Daniel  MACOUIN

Tu chériras l’amer

nouvelles noires

 

 

Veinard

Neige sur l’ile

Tu trieras tes déchets

Tête à poubelle

Tête de lard

Vienne la nuit, sonne l'heure

Les lettres de mon venin

Nada

Un clou chasse l'autre

Le feu sous la cendre

Le battant de cloche

les Ribert

La fin et les moyens

 

 

Tu chériras l'amer

Nouvelles noires

Daniel Macouin

1974 - 2017

 

 

 

 

 

Veinard !

Je ne suis pourtant pas le genre de gars qui a de la chance.

Je suis petit, gros, laid, on me dit que je suis bête (pourtant je ne suis pas plus con qu’un autre) et j’habite la cité P.A.H.U. du Marais-moisi.

N’empêche, on ne peut pas perdre tout le temps. Ce matin, je me suis levé sur le coup de midi, ça me fait gagner un repas, et je suis descendu regarder mon courrier. En général je ne reçois rien, ou des factures, ou des convocations de l’assistante sociale qui veut savoir ce que je fais de mon RMI. Mais ça me donne une occupation dans la journée, aussi je descends les quatre étages pour regarder dans ma boîte à lettres. La plupart du temps la porte a été arrachée, mais hier une équipe du chantier de réinsertion sociale est venue la remplacer ainsi qu’une douzaine d’autres et ça a déjà tenu 24 heures. Il y a une lettre, aussi je remonte chercher la clé, puisqu’il y a une porte.

Je tourne la lettre dans tous les sens. Ça ne ressemble à rien de connu. Ce n’est pas l’eau, ni l’électricité, ni la redevance télé, pas de la pub. Dans le coin gauche, avec de belles lettres : Maître Coquineau, avoué de justice.

—Bon ! encore des emmerdements » me dis-je, car je suis l’une des rares personnes à qui je puisse parler.

Je remonte dans mon quatrième étage et j’ouvre l’enveloppe.

« Cher Monsieur Brélout…patati, patata…plaisir d’annoncer…gagné…voyage pour un couple de votre choix à Venise…Veuillez croire etc. »

Je relis lentement, la chose se confirme, je cherche la faille, le « ou un magnifique napperon en peau de lymère ». Que nenni. Mes yeux ne peuvent douter plus longtemps, c’est écrit, j’ai GAGNÉ, moi ! un voyage à Venise.

Je descends à la cabine téléphonique du quartier, je me ravise et cherche une autre cabine dans un autre quartier, dans les HLM de l’autre côté de l’avenue des Jardins, cabine qui marche et où on ne m’écoutera pas. J’obtiens le bureau de l’avoué, à Roubaix, qui me confirme que j’ai bien été tiré au sort et que je suis bien l’heureux gagnant du concours Mendelssohn, Mendelssohn la marque des couples heureux.

 Rendez-vous le douze du mois d’avril, à Paris (France) pour les photos et l’embarquement dans l’avion pour Venise. « Avec votre femme ou votre fiancée. » Mendelssohn, la marque des couples heureux n’envoie que des couples à Venise.

Nous sommes le quatre avril. Comment vais-je trouver une femme ou une fiancée en quelques jours? La dernière fois que j’ai couché avec une femme remonte à deux ans et elle m’a viré le lendemain quand elle m’a vu, une fois dessaoulée.  En général je reste toute la semaine chez moi et le dimanche je fais de même. Quatre bis rue des Œillets, 4ème étage. Parce qu’on a des noms de rues : rue des Oeillets, rue des Dahlias, rue des Primevères et pour fermer le carré, l’avenue des Jardins. Au centre du quadrilatère de bâtiments, nous avons le square des Millefleurs, un espace goudronné qui sert de parking aux voitures des habitants de ce Programme d’Aide à l’Habitat d’Urgence. Il y a aussi eu un arbre de planté, quelques années auparavant. Comme on voit, faut pas se plaindre, même s’il n’a jamais repris.

J’ouvre une bière, car je n’ai pas faim et que je n’ai que de la bière au frigo.

—Faut que tu te dégotes une meuf, mec. »

Je finis ma bière et j’allume la télé. Je regarde « Les feux de l’amour ». C’est au poil. Je me reprends une petite bière pour le dessert, puis je vais pisser. Mais ça ne règle pas le problème de ma « fiancée ». Comme j’ai joliment fait le  plein hier soir, deux bières suffisent pour refaire les niveaux et me donner le courage d’aller sonner chez la voisine. C’est la seule femme seule dans tout l’escalier. Elle a cinq enfants, tous de pères différents dont le dernier est en prison et les autres, on ne sait pas où.

Je sonne.

—Qui c’est ? »

—Antoine Brelout, votre voisin. »

—Qui ça ? »

Je réitère et mon nom et ma qualité.

—C’est que j’suis pas habillée ! »

—J’ai juste un truc important à vous demander. »

—Bon, mais rien qu’un instant alors. »

J’entends les serrures multiples s’agiter, les verrous se retirer et je vois la porte s’ouvrir sur une robe de chambre violette et des mules à talon haut. Le tout empaquète un tas de saindoux qui sent le vin rouge. Mon idée n’était peut-être pas la bonne.

—C’est pourquoi ? »

Avec quelque gêne, j’arrive à lui demander si elle ne connaîtrait pas, par hasard, une femme qui voudrait bien venir avec moi à Venise.

—C’est dommage que mon ami soye jaloux, j’serais bien allée à Venise avec vous, comme les mariés Mendelssohn qu’on voit à la télé. »

—C’est justement ça, j’ai gagné un de leurs voyages pour deux personnes. »

Bon. Malgré les frétillements que le mot télé avaient déclenchés, son ami n’en demeurait pas moins jaloux, bien qu’il résidât (momentanément et ce n’était pas de sa faute) ailleurs. Puis avec des mines de conspiratrice, elle me confie une idée qui avait germé dans son esprit : Josy !

—Oui ! Josy, qui habite au bâtiment B, qui est coiffeuse. »

Avant que je puisse savoir comment m’y prendre, c’est elle qui me prend par le bras, et toute pas habillée qu’elle soit, m’entraîne de l’autre côté du square des Millefleurs, rue des Primevères, chez la dénommée Josy.

—Tu sais, à la télé, les fiancés Mendelssohn qui vont à Venise, juste avant l’émission « Toujours l’Amour ».

Elle lui explique l’affaire, ma chance et  mon embarras.

—Toi qui as toujours rêvé d’y aller… »

Josy me regarde, évalue la bête en mâchant son chewing-gum et décide :

—Faut que j’en parle à Roger. »

Je rentre chez moi, j’ouvre une bière et la télé puis j’attends que le temps passe. Il fait nuit quand la sonnette de la porte d’entrée me réveille. Comme il ne fait pas bon ouvrir sa porte à n’importe qui, je demande qui vient.

—C’est Josy. »

—Bon, j’ouvre. »

C’est Josy, en collant orange fluo, ses cheveux décolorés remontés sur le haut du crâne, retenus par un bandana rouge. Ses seins agressifs sont moulés dans un ticheurte jaune. Son rouge à lèvres est rose, ses cils d’une incroyable longueur ainsi que ses ongles américains.

Je n’arrive pas à détacher mes yeux de sa poitrine, elle en profite pour me bousculer et entrer dans la salle principale qui sert aussi d’entrée et de cuisine. Roger suit, derrière forcément.

J’offre des bières. On discute. Roger et Josy sont ensemble sans l’être, en tout cas ils touchent chacun le RMI, comme à peu près tout le monde au Marais-moisi.

—Je croyais que vous étiez coiffeuse ? »

—Laisse tomber le vous…ouais, j’ai fait un an d’apprentissage, mais la patronne, cette salope, m’a virée. »

Après une autre tournée de bière, on en vient au voyage à Venise.

—Roger il est d’accord pour que j’aille avec toi, à condition qu’on fasse semblant d’être fiancés, comme qui dirait pour de faux. »

C’est mieux que rien, même si je lorgne sur la poitrine de Josy et sur son collant, ah! si collant.

La petite semaine passe en préparatifs variés. Au vestiaire du Secours Catholique je trouve un superbe costume et une chemise blanche et au Secours Populaire des chaussures si neuves qu’elles me font mal aux pieds, ainsi qu’une cravate presque en soie. Dans la cité, il y a même des gens qui me parlent, des mères de famille qui rêvent tout haut et leurs hommes qui font des plaisanteries graveleuses sur Josy et moi.

—Laisse dire, Brelout, t’en as rien à branler » dit Roger.

Je ne dis rien, mais je me dis quand même que Josy me regarde différemment depuis que j’ai essayé mon costume et mes nouvelles chaussures. Hier, alors que nous étions seuls en train de remplir les derniers papiers, elle m’a appelé « Chéri » et a mis sa main sur mon bras pour me demander de lui apporter un verre d’eau pendant qu’elle mettait tous les imprimés dans  une grande enveloppe que j’ai rangée précieusement avec mes habits neufs. Je ne me fais pas trop d’illusions, mais ça ne coûte rien de se faire du cinéma. Et puis quand même, une semaine seuls à Venise…

Demain matin nous prenons le train très tôt pour Paris. Je ne suis jamais monté dans un TGV. En avion non plus. J’ai un peu peur, mais Roger se moque de moi, me certifiant que je n’ai rien à craindre.

—Fous-toi de ma gueule ! Même Clint Eastwood il a les jetons. »

Je ne sais pas pourquoi j’ai inventé ça, mais ça lui cloue le bec à Roger. Je commence à ne plus pouvoir le supporter celui-là. Comme c’est l’heure il s’en va avec Josy.

—À demain ! »

—C’est ça, à demain, veinard! »

Je passe la soirée avec une bière et la télé. Et une autre petite bière pour ne pas boiter. Au lit, un petit coup de pogne en pensant à Josy. Dodo.

Josy est un peu en avance, mais je suis déjà réveillé, lavé, habillé. Je lui offre un café de chez Leader Price. On sonne à la porte.

—C’est Roger, Josy a oublié sa trousse de toilette. »

Je vérifie par l’œilleton, on ne sait jamais dans ce quartier. C’est bien Roger. Je tire les verrous et lui ouvre.

Il me met un pain dans  l’estomac, un autre dans la mâchoire et un coup de pied dans le tibia. Je m’écroule sur le tapissom. Mes côtes encaissent une ribambelle de bouts ferrés de ses santiags. Le coup de grâce de la part de Josy qui m’assène la cafetière italienne encore chaude sur le crâne. Ils prennent l’enveloppe des papiers, l’argent que j’avais préparé, les billets de trains, mes clés et m’enferment derrière eux.

Adieu tous les pigeons, reste le pont des soupirs.

Il me faut plusieurs heures pour dévisser les serrures avec mon Opinel, sortir enfin de chez moi et me traîner aux urgences. Hématomes, côtes cassées, diverses coupures.

—Ça vous est arrivé comment ? »

—Je suis tombé dans l’escalier. »

Le soignant me regarde d’un air dubitatif. Qu’il aille se faire voir.

À mon retour, les voisins se foutent de ma gueule en m’appelant Roméo.

C’était bien ma veine d’avoir eu de la chance.

Je passe la journée avec des anti-inflammatoires et de la bière devant la télé après avoir barricadé ma porte comme j’ai pu. Je retourne le couteau dans la plaie avec « Toujours l’amour». L’avant générique montre en direct le couple heureux  Mendelssohn du jour qui part à Venise. Je suis sûr que le Tout-Marais-moisi regarde aussi. Salauds !

Au journal de vingt heures on apprend que l’avion s’est écrasé à l’atterrissage et qu’il n’y a aucun survivant, sauf un singe qu’on avait mis dans la soute à bagages à l’arrière de l’appareil.

***

-*printemps 2003

Neige sur l’ile

Grand émoi sur l’île  : il neige. IL NEIGE!

À peu près tous les dix ans, un hiver anormal apporte un air de Norvège sur une masse d’air venant de l’ouest, et c’est la catastrophe. Le travail s’arrête partout. Pensez! cinq, dix centimètres peut-être, de poudre qui ne fond pas dans la minute!

Les enfants qui ne sont pas allés aux sports d’hiver n’en croient pas leurs yeux, les autres jouent un instant les blasés, puis tout ce joli monde découvre les boules de neige, les glissades et les bonhommes blancs. Les adultes se remémorent les années où c’est déjà arrivé, trois, quatre fois dans leur vie, sept pour les vieillards en comptant l’année où la neige n’a tenu que quelques heures.

Knut, lui, qui un jour a passé une aussière dans un anneau du port de Saint-André, ça lui rappelle son pays. Il est écossais-norvégien, demi-esquimau, viking à moitié. Il vit sur son bateau avec sa compagne, la superbe Mia, charmant compromis de Hollande et de Sumatra.

Dès que j’ai vu cette femme, mon cœur (prenez cela pour une pudique métaphore) a battu la chamade. La jalousie exagérée de Knut, alliée à sa taille impressionnante, interdisait que je fisse preuve de légèreté à tenter quelques rapprochements internationaux peu officiels entre la France et les Pays-bas, malgré une évidente volonté de collaboration de la part de la population batave. Car, sans me flatter, je suis joli garçon ; toujours bien mis ; cheveux coupés très courts ; cravate noire sur chemise bleue impeccable ; ce qui tranche sur le débraillé habituel des habitants de l’île (plus encore des touristes), et il aurait fallu me montrer bien distrait pour ne pas m’apercevoir de l’intérêt que portait Mia à ma personne.

L’Esquimau-Viking n’offrait pas figure si aimable, de plus il ne parlait du français que les mots essentiels : vin blanc ; vin rouge ; pineau ; cognac. Pour le reste, il fallait subir son anglais ou passer par le truchement de Mia qui baragouinait une langue apprise – par quel hasard ? – en Wallonie, mais que je comprenais aisément, étant moi-même originaire des Ardennes.

Pour ce qui est de l’anglais, c’est une langue que je refuse de parler, et si je comprends quiconque l’utilise (sauf un pur British), j’ai toujours nié cette capacité depuis la classe de seconde où le professeur avait, entre autres défauts plus graves[1], une verrue sur le nez, ce qui choquait mon sens de l’esthétique. Knut arborait une semblable excroissance sur une narine crevassée par l’abus de l’aquavit et autres distillats, sa face s’en trouvait encore enlaidie si tant est que ce fut possible, et cette verrue (chacun sa madeleine) en me rappelant des jours tristes de mon adolescence, augmentait mon déplaisir à devoir côtoyer ce louche individu.

*

Il neige. Ce sera une année mémorable : la couche dépasse maintenant les vingt-cinq centimètres et les flocons grossissent encore. Plus personne n’ose conduire et les quelques-uns qui possèdent des chaînes ne savent pas où ils les ont rangées. La nuit est tombée et on n’y voit pas bien loin. Plus grand monde dans les rues : chacun se claquemure derrière ses volets, le froid étant vécu ici comme une insulte personnelle.

Sur la rampe qui mène aux pontons du port, je descends avec précautions et atteins le bateau de Knut. J’appelle :

- Knut! Mia! il y a quelqu’un?

- Entre.

C’est la voix de Mia. Je pose un pied prudent sur le pont recouvert de neige, puis avance vers le carré où la chaleur du poêle rivalise avec celle de l’accueil.

- Entre vite te mettre au chaud! – dit Mia en m’embrassant sur les deux joues, perturbant ma géométrie intime.

- Knut n’est pas là?

- Non, il est parti faire du ski.

- Il avait des skis sur ce bateau!

- Il est moitié norvégien, tu sais. Des skis, ils en ont déjà dans leur berceau.

- Sais-tu vers où il est parti?

- Par là – Mia fit un vague geste en direction du sud – par le fort Vauban.

Le silence s’installe entre nous comme il règne dehors où les bruits habituels des drisses sur les mâts et des voitures sur le quai ont déserté, de même que les badauds et les clients aux terrasses des cafés. La chaleur du carré m’engourdit, et je me laisse aller à respirer l’odeur de Mia, à en capter les phéromones, à la regarder bouger dans ces quelques mètres carrés, s’affairant à préparer un thé au citron, censé guérir tous les maux de la terre. Elle ne porte qu’un léger chemisier et un pantalon de pyjama.

Je crois prudent et de bonne politique de partir.

- Je vais y aller.

 - Bois ton thé d’abord.

Elle se penche vers moi pour remplir ma tasse. Ses cheveux me frôlent. Mes mains la prennent et ma bouche aussi. Son corps consentant se colle au mien.

Pendant un certain temps nous avons autre chose à faire qu’à boire du thé, puis il est le bienvenu pour nous remettre de quelques mouvements convulsifs et grognements adjacents : même les meilleures choses ont une fin.

- Qu’allons nous faire? – demande Mia.

- À quel propos?

- Knut. Il est très jaloux. J’ai peur de lui. Il va savoir, il sait toujours ces choses-là.

- Que crains-tu?

- Moi il va me battre, mais toi, il peut te tuer.

- Allons! ne dramatise pas, on n’est plus au Moyen-âge, quand les gens ne s’aiment plus, ils se séparent. Bye bye! et restons bons amis.

Mia devient un peu hystérique, me suppliant de ne pas nous mettre en danger, me pressant de partir tout en me pressant dans ses bras. Malgré la force de Knut et son humeur irascible quand il a bu, j’ai quelques peines à épouser les fantasmes de Mia. Bien que j’eus quelquefois l’occasion de le voir manifester une jalousie un rien abusive, Knut est d’ordinaire un homme jovial, toujours prêt à boire un coup avec des amis, et depuis son arrivée dans l’île l’été dernier, il n’a jamais défrayé la chronique en se trouvant mêlé à une bagarre quelconque, événement d’ailleurs fort rare dans ce calme pays.

*

L’heure tourne et il me faut regagner mes quartiers. Étant à pied, je peux longer la mer. Hors moi, nul lapin, ni chien, ni humain qui sorte dans cette bourrasque de neige incongrue sous nos climats, sauf Knut, ce qui étonnerait un autre que moi, tout norvégien qu’il soit. Je le retrouve après le petit port du fort Vauban, au bout des remparts, avant la plage du Cable. On n’y voit goutte. J’ai beau savoir où elles sont, je ne distingue même pas les guérites du fort sur les murs.

- Knut! Hé ho, KNUT!!

C’est quoi, ce paquet qu’il porte?

- What?Who is?…ah! Djirar… – je m’appelle Gérard – …Come! Come here.

Je m’approche de lui et du bord des remparts qui dominent la mer d’une bonne dizaine de mètres à cet endroit-là, sans garde-fou. Sur ses skis de fond, Knut a tassé la neige, aussi j’avance avec prudence, n’étant pas équipé pour semblable moquette. À trois mètres de lui, je m’arrête. Il est posé sur ses bouts de plastique comme un Charentais dans ses pantoufles, tranquille et sûr de lui. À un mètre du bord.

- Come near me! Fucky cop…

Et dans un anglais de bas-fond dont il me croit ignorant, mêlé d’une langue inconnue (norvégien sans doute), il me traite de vilains noms et (je résume en expurgeant) me promet de me lancer à l’eau après m’avoir châtré et brisé le cou et haché menu.

Come nearly, the sea is so marvellous…

Et puis quoi encore? Je fonce, le bouscule, les skis glissent car ils sont conçus pour cela et Knut bascule. Je ne crie pas « Un homme à la mer! », je vérifie qu’il n’en réchappera pas. L’eau froide fait son office et je pars tranquillisé.

*

J’arrive à la caserne de gendarmerie. Gaubert est de service.

Bonsoir, mon adjudant. Quel temps! Il ne ferait pas bon se baigner.

Brrr, tu m’en fais froid dans le dos! Bonsoir, Gaubert, à demain.

Délesté de ma cravate réglementaire et de mon uniforme bleu, je me coule dans mes draps. Je dois me reposer car je suis de service demain-matin, et avec cette chute accidentelle (mais mortelle) d’un étranger, suspecté de contrebande de drogue et surveillé pour cela, je vais avoir beaucoup de travail.

Je m’endors en me remémorant le plaisir pris avec Mia et celui, plus fort encore, d’avoir vu Knut se débattre dans l’eau glacée puis périr au pied des remparts, tandis que l’île se drapait d’un blanc linceul.

***

Tu trieras tes déchets

- Bonjour, Madame Robineau, n’oubliez pas demain, tri des déchets.

C’est cette palourde de voisin qui roule des mécaniques depuis qu’il conduit le camion-poubelle. Il m’énerve à faire le joli cœur et à me tourner autour. Comme si je n'avais pas assez d’ennuis avec Joêl.

« Ouais ouais! on y pense! »

Il faut rester bien poli dans une île comme la nôtre, sinon on n’aurait plus que les poux de mer à qui parler.

Tri des déchets, c’est la nouvelle mode qui vient du continent, comme si on n’avait pas toujours fait ça avant le ramassage obligatoire : les épluchures pour les poules, les journaux pour allumer le feu et protéger le dessus des armoires, les boîtes de conserve pour les clous, et le peu qui restait dans un trou. Mais les basses cours sont interdites près des maisons, on croule sous la publicité qui engorge les boîtes aux lettres, les emballages sont plus gros que ce qu’on achète, et on paye le ramassage, qu’on jète ou qu’on jète pas.

Demain, c’est le progrès : il faudra mettre le verre dans une boite spéciale verte ; les journaux dans une bleue, mais pas les autres papiers ; les bouteilles en matière plastique dans un sac jaune avec les cartons ; mais pas leurs bouchons, qu’il faudra jeter avec  les déchets de cuisine dans un sac noir, fermé par un lien en plastique orangé. Forcément, il y aura des contrôles.

C’est la nouvelle loi gravée sur la table : tu trieras tes déchets.

Bah! ce n’est jamais qu’une misère de plus. Comme la tempête qui arrache les lignes, le bigorneau perceur, la baisse des cours ou l’interdiction de commercialiser les moules parce qu’un bidulecoque empoisonne la côte.

*

Joêl est encore saoul.

À jeun ce n’est pas le mauvais gars, mais quand il a un coup dans le nez, il devient brutal et me cogne. Le coup dans le nez, c’est plus souvent qu’à son tour maintenant. Un jour ça va mal finir. Il va tomber à l’eau ou c’est moi qui vais cogner. Ça va mal finir, ça fait longtemps que je le dis, et un jour ça sera vrai. Si ce n’était pas l’exploitation, il y a belle lurette que je l’aurais quitté, mais les parcs à huîtres et les filières à moules, on n’en a pas assez pour couper en deux. Avec les nouvelles normes européennes, si on tient encore cinq ans, c’est qu’on aura eu de la chance. Le gros Ribert, de Bouzilly, il les guette nos bouchots, et le Rousic, avec sa tête de breton, il prendrait bien les parcs à huîtres. Mais moi, je ne sais rien faire d’autre, j’ai appris les huîtres avec ma mère et puis j’ai continué, même si  que c’est plus pareil. Et le Joêl il est comme moi, mais lui c’est les moules ; ce n’est pas de sa faute il est né de l’autre côté, sur le continent. Maintenant il boit et il me tape dessus. Il boit de plus en plus et me bat de plus en plus souvent.

- Ça va mal finir, c’est moi qui vous le dis.

*

- Sylvie, Bon Dieu, tu ramasses les caisses ou faut que j’te foute un coup de pied au cul!

Ça va mal finir. Je viens de remplir le bassin d’eau de mer pour garder les huîtres qu’on mettra en caisses demain. Ce n’est pas encore Noël, mais on expédie à Paris chez un écailler des grands boulevards. C’est moins bien payé qu’au moment des fêtes, mais on n’a pas besoin d’embaucher en décembre et on s’y retrouve. Avant on envoyait en Allemagne, mais ils n’en veulent plus depuis la maladie d’il y a trois ans. C’est jamais qu’une misère de plus. Comme les bigorneaux perceurs, le bidulecoque  et le tri des déchets.

- Ramasse toi-même! j’ai pas trois mains. 

Je suis en train de trancher une aussière pour la barge avec un vieux couteau à tailler le veau de mer qui me sert à plein de choses, car il coupe bien.

- Salut la compagnie! Alors la marée était bonne ? 

C’est l’autre bulot  de voisin, le roi de la poubelle. Jean Transenne. Ses parents étaient aussi fins que lui pour lui donner un prénom pareil.

- Ent’don’! On va boire un coup. 

Ça manquait faut croire.

- Sylvie, tu nettoies la détroqueuse.

- Ben voyons!

Ça va mal finir, je le sens. Enfin! en attendant, tant qu’ils boivent dans leur coin, je suis tranquille un moment. Faut prendre les petits bonheurs.

*

Le Transenne parti, je rentre préparer le dîner. Le Joêl n'a pas encore son compte, sinon il ronflerait. Quand il n'est pas plein à ras bord, c’est là qu’il est mauvais. Il est encore en tenue de mer, sauf le ciré bien sûr et les bottes.

- Marche pas en chaussettes, tu te plaindras des trous et c’est pas moi qui pleurerai!

- Au lieu de râler, passe-moi la bouteille!

- Pousse-toi donc, tu vois pas que je fais la soupe?

- Passe-moi la bouteille, Bon Dieu de fumelle!

- Attrape-la toi-même! 

Je sais bien qu’il ne faudrait pas l’exciter, mais c’est plus fort que moi, je ne peux pas supporter qu’il traîne dans mes pattes quand je cuisine.

- Tu vas voir c’que tu vas attraper, toi!

- Ah! chancre à moule, t’as pas plus de cervelle que cette courgette.

Je nettoie des courgettes. Joêl il ne veut pas manger ça, autrefois c’était juste bon pour les vaches, par ici. Alors j’en sers exprès.

- Tu vas pas encore nous faire bouffer d’ta mangeaille à gorets, Bon Dieu de garce! j’vâ te dérouiller, tu vas voir! 

Il m’allonge une torgnole. Il a beau être saoul, ça tombe pas à côté.

Ça va mal finir! J’ai mon couteau de cuisine à la main.

- Si tu me touches encore, je te pique la couenne, sale cochon!

- Vieille bique! tu vas y’avoir droit, que j’te dis, attends voir!…

Il attrape un ceinturon et m’en flanque un coup sur la main. Le couteau tombe par terre. Je me sauve en hurlant. Il n’y a pas un voisin qui montrerait son nez. C’est juste un village de cabanes ostréicoles, personne n’habite là, à part nous et ce pue-la-vase de Transenne à côté. S’il venait celui-là, ce serait pour donner un coup de main au Joêl, alors, vaut mieux qu’il s’abstienne.

Le Joêl me rattrape à côté du bassin à huîtres. Je déguste treize à la douzaine. D’un coup de poing, il m’envoie valser sur la margelle. Je me retiens comme je peux, mais je sens sous ma main mon couteau à veau de mer. Quand Joêl me retombe dessus, je lui sabre un coup pour le calmer.

Ce clam, il se tient la gorge et tombe à genoux!

- Ah! Sale bête, t’es moins fiérot, hein ? 

- Arrrggh!…. »

Il devient tout blanc et sa main est toute rouge.

- Arrête! fais pas ton intéressant! 

Il tombe par terre. Je m’approche. Je regarde. Je lui ai coupé le cou comme un poulet. Mais c’est qu’il va se vider de son sang! Il va en mettre partout, et moi qui viens de nettoyer.
Je le soulève et lui plonge la tête dans le bassin, je lui attrape les pieds et le fais basculer complètement. Pour qu’il ne remonte pas, j’appuie sur le crâne.

- Cette fois, Robineau, c’est moi qui t’ai eu!

*

Je l’avais dit que ça finirait mal.

- Et ben! C’est fait. T’es content, hein ? 

Je cause dans le vide, car le Joêl il ne peut plus me répondre, vu qu’il est passé. Passé, dépassé et trépassé, comme on dit.

Moi, me voilà encore avec du pain sur la planche, parce que les gendarmes, ils ont beau être pas plus futés que le Robineau, ils ne vont pas manquer de voir que ce n’est pas bien naturel comme façon d’aller pêcher ailleurs. Alors bien forcé que je m’y mette comme qui dirait pour de vrai.

C’est la coupure du cou qui ne va pas leur plaire. Il vaut mieux que j’arrange ça tout de suite. Je vais chercher le moteur hors bord du canot’ et je le fixe à une planche. Je sors le Joêl de l’eau ; une fois que l’hélice tourne bien, je l’attrape et je lui amène la figure dessous. Ce congre! il ne se laisse pas faire facilement. Quand il est bien mis, j’approche le cou de l’hélice, et je lui rabote la glotte et ce qui va autour. De toute façon il est mort, ça peut pas lui faire de mal. Mais il en envoie partout, je suis trempée d’eau et de sang.

- On peut dire que tu m’embêteras jusqu’au bout, hein, charogne!

Je le remets dans le bassin, faut qu’il se saigne dans l’eau de mer en attendant la marée haute. J’en profite pour rincer le tour du bassin avec le jet, parce que les services d’hygiène, ils ne rigolent pas avec la propreté. Surtout maintenant avec toutes leurs normes européennes, mais c’est juste une misère de plus, à cause des bidulecoques.

Je vais me changer d’habits. Naturellement! la blouse est foutue, avec tout ce sang. Je vais la jeter. J’attrape un sac jaune, parce que la blouse, comme c’est du nylon, d’après moi que ça doit aller avec les matières plastiques.

*

Il fait encore nuit et la marée est au montant. Pour le conserver en forme, je mets le corps dans un grand bac en polyéthylène que je remplis d’eau. C’est sans danger car il n’y a plus de sang qui coule. Je vidange le grand bassin et le remplis derechef pour que tout soit propre, car les inspecteurs sanitaires, ça rigole pas, et les huîtres de toute façon, ça aime pas la saleté.

Tout ça a demandé du temps : le jour ne va pas tarder à se lever, c’est l’heure d’emmener le Joêl faire son dernier tour en mer. Je traîne le bac jusqu’à la barge où je le hisse. Je le vide sur le pont et cache Joêl sous une bâche. Il sera bien, là. Je récupère le bac car ça coûte cher ces choses là.

Je suis bien tranquille qu’on ne m’embêtera pas, car Robineau, il n’y a que lui qui fasse encore les moules ici (« Dire au gros Ribert que je vais vendre »). Les autres, ils sont comme moi, ils ne connaissent que l’huître, alors ce n’est pas les mêmes horaires. Pour les huîtres, on part en tracteur à marée basse, pour les moules on part à la marée haute en bateau pour aller sur les filières et les bouchots de l’autre côté de la baie.

Je prends le ciré, les bottes et le chapeau de mer du Joêl. Comme on est de la même taille, si le Jean Transenne me voit, il croira que c’est l’autre qui part à la marée. Chez celui-là il n’y a pas de lumières, il dort encore alors qu’il devrait se lever de bonne heure pour la tournée des poubelles. Feignant! Je me dis qu’une ordure pareille, il va finir par se ramasser lui-même un de ces jours. Bon débarras!

Je mets un chandail, un pantalon et des chaussures dans un sac étanche pour congélateur, et le porte à bord où je lance le diesel de la barge amphibie. Le bateau avance lentement sur ses roues, quitte son enclos et descend la pente cimentée qui mène à la mer. Le Jeannot lapin sort de son clapier et hurle quelque chose. Je n’entends rien avec le bruit du moteur et le ressac, je lui fais un geste comme l’aurait fait Joêl, et engage l’embarcation dans l’eau. Dès quelle flotte, je pousse un peu les gaz pour m’éloigner de la côte.

Il peut courir maintenant pour me reconnaître. Qu’il aille se mettre la tête dans un sac-poubelle, noir pour la pourriture avec une ficelle orange bien serrée en guise de cravate!

Quand je suis assez loin, je passe sur la barre automatique, et j’habille le Joêl avec son pantalon de ciré et ses bottes. Je me retrouve les pattes à l’air, mais il n’y a personne pour lorgner dessus.

Il faut passer au large de la pointe de Mortefoin pour rejoindre les bouchots de la concession. Il y a un passage marqué par des balises, car à cet endroit le chenal n’est pas très large à cause d’un méchant haut-fond qui a perdu pas mal de plaisanciers du dimanche. Je vais droit dessus. Quand ça cogne, je tourne la barge vers le large, et je balance le Robineau à la mer.

- Tiens, bois donc. C’est l’eau que t’as pas mis dans ton pastis!

Je me débarrasse du ciré là où Joêl l’accroche tout le temps. J’ai un peu froid, mais je serai plus à l’aise tout à l’heure. De toute manière, il faut bien qu’on retrouve la veste sur le bateau, puisqu’elle n’est pas déchirée au col.

J’ai noué un bout’ à la manette des gaz, j’en tiens l’autre extrémité. Je saute dans l’eau à mon tour ; je tire sur le bout’, la manette se met sur la position marche avant et la boucle se détache ; je récupère le bout’. La barge file au diable, sans le propriétaire.

La pointe n’est pas très loin, un mile environ, seulement il faut tenir compte du courant qui tire au large. Je nage jusqu’à la côte. Si je manque d’entrainement, j’ai des restes du temps où je pratiquais le triathlon. Frigorifiée, j’aborde au pied de la falaise. Je me dépouille de ma tenue de bain et m’habille avec les vêtements de la poche étanche qui reçoit le maillot mouillé. Je longe la roche jusqu’à une brisure qui me permet de remonter, et traverse la portion découverte en rampant parmi les herbes et les rochers. Après je serais à l’abri.

C’est long et je me fais mal aux genoux, mais ce n’est pas pire que les coups du Robineau. C’est juste une petite misère comme les bigorneaux perceurs et l’augmentation du gazole. Je lui avais dit que ça finirait mal ; maintenant, il est bien avancé, hein ? il n’en donnera plus qu’aux cachalots, des coups, s’il boit trop la tasse.

*

Quand j’ai parcouru comme une anguille la bonne centaine de mètres, je me retrouve dans les pins. Je n’ai plus qu’à retourner chez moi par le bois de Chise-Temrousse. Il n’y a guère que cinq kilomètres et il ne me faut pas beaucoup plus d’une demi-heure pour me faufiler dans ma cabane à huîtres, et je rentre à la maison normalement.

Pour que le lit soit défait, je me couche et me relève une heure plus tard comme d’habitude pour la météo marine du matin. Un bon petit déjeuner s’impose, car ça m’a creusé de faire cette balade nocturne. Le café paraît encore meilleur quand je n’ai pas le Joêl dans les pattes avec sa gueule de bois.

Tandis que le lave-linge avale une lessive avec le maillot de bain et tous les habits que j’ai portés hier et cette nuit, je me prépare pour la marée basse : il faut réparer quelques tables qui ont été chahutées par la grosse mer de l’autre semaine avec son fort vent de noroît et rapporter des poches pleines à mettre en bassin pour l’expédition de vendredi (à Paris, ils consomment beaucoup le samedi soir et le dimanche). Je monte sur le tracteur et vais pour prendre la descente cimentée, puis la piste qui mène aux parcs. Zut! j’oubliais : je n’ai plus le temps d’emporter mes sacs poubelle ailleurs. Je pose donc tous les trucs de couleurs devant la porte, même le sac jaune avec la blouse de nylon ; le mieux c’est que ça parte au broyage tout de suite.

Pinaudeau a été le premier à partir, comme d’habitude, j’avance derrière le Rousic tête de breton qui m’envoie un bonjour amical. Celui là c’est un vrai brave gars, même s’il n'est pas d’ici, et même que ça me dirait bien si il me dirait des choses. Je lui retourne un bonjour de la main, dans une île faut être poli, sinon on n’aurait que les mouettes avec qui rigoler.

Je fais ce qu’il y a à faire. Vers dix heures, je vois au loin passer la benne à ordure au village. Bon, voilà une petite misère qui s’en va. Je n’ai plus à me tracasser pour le sac jaune. Je rentre comme tout le monde avec le montant et je fais ce qu’il y a à faire au retour de la marée.

La mer a bien monté maintenant et le Joêl qui ne revient pas.

- Il est parti de bonne heure, Joêl, ce matin?  – demande un autre gars qui arrête son tracteur au passage.

- Il était plein comme un œuf hier soir, je sais même pas comment qu’il a seulement pu mettre le bateau à l’eau ce matin.

- Ça va lui jouer des tours, si il freine pas un peu sur la bouteille.

- Ça va mal finir, oui. Je lui dis souvent, mais va donc parler avec une bonbonne!

- Écoute donc, si t’en as marre un jour du Joêl, tu sais où me trouver, j’ai toujours un peu de paille dans ma cabane.

- Quand j’en aurais marre, je passerai une annonce, comme ça tous les chiens viendront renifler autour de mes bottes.

- T’as raison, mais c’est moi qu’aurais le nez le plus long.

- Vantard! 

Il repart en rigolant.

*

Le Joêl, il ne revient pas avec la marée haute, et pas non plus à marée basse. Je téléphone aux gendarmes en leur demandant s’ils savent quelque chose, si le Joêl il est coincé quelque part sur le continent. Ils me disent de pas m’inquiéter, que c’est juste un retard, mais qu’ils vont prévenir les affaires maritimes.

Il fait nuit noire quand ils arrivent à la maison. Le bateau a été retrouvé mais il n’y avait personne à bord. Il n’a pas grand-chose, juste un enfoncement dans la coque (« Il a dû heurter quelque chose »), mais comme c’est de l’alu, ce n’est pas très grave. Ils me posent des tas de questions et je leur donne des tas de réponses. Comme quoi qu’il était saoul hier soir, même qu’il avait bu avec le voisin Jean Transenne, et même qu’ils peuvent lui demander.

Ils me disent qu’il faut que je sois courageuse, mais que ça ne veut rien dire, que peut-être qu’il est quelque part en bonne santé. Moi je leur dis que tout ça c’est encore de la misère, que la mer c’est pas une vie, que j’avais dit que tout ça finirait mal, et que Joêl il aurait mieux fait de se mettre aux huitres, rapport que les moules c’est dangereux et qu’avec tous leurs bidulecoques maintenant on peut même pas gagner sa vie. Je pleure un peu parce que Joêl il est toujours mon mari et que peut-être il est perdu en mer.

Quand ils partent, je vais me coucher, car ils m’ont assuré que ça ne servirait à rien que je me ronge les sangs. Et puis le travail demain, il ne se fera pas tout seul.

*

Ce matin, comme la marée est une heure plus tard, je traîne un peu au lit, étendant mes jambes d’un coté à l’autre du matelas, tranquille. Puis je me prends un bain, avec de la mousse, et je me passe une huile corporelle. Faut prendre les petits bonheurs.

Mais je ne me maquille pas, car le Joêl, il n’est pas encore retrouvé. Je fais la marée comme d’habitude. On me demande si j’ai des nouvelles.

« Ya t’i’ des nouvelles ? »

Je réponds qu’il n’y en a pas.

Le Jean Transenne passe me voir.

- Bonjour, Mme Robineau. Il y a-t’il des nouvelles ?

- Ben, rien plus qu’hier. On sait pas où ça qu’il est.

- Quelle histoire! la mer était pas méchante pourtant…

- Ben il était fin saoul, faut dire, il a pu tomber ou alors il est peut-être en train de cuver quelque part, allez savoir!

- Espérons-le! Courage, vous pouvez compter sur moi si ya b’soin.

- Ben sûr, ben sûr…

Tu peux crever.

Robineau il a un peu lambiné. Ça faisait huit jours hier qu’il avait disparu et qu’on ne savait pas où il était, quand les gendarmes sont revenus avec la mauvaise nouvelle.

- Mme Robineau, soyez forte, nous avons retrouvé le cadavre de votre mari.

- Mon Dieu!

On a beau le savoir, ça fait quand même un choc.

- Il a beaucoup dérivé. Ce sont des promeneurs qui l’ont retrouvé aux Mireuses, échoué sur le sable de la plage.

J’ai reconnu ce qui restait du corps, et ce n’était pas beau à voir. Mais c’était bien Robineau. Le gendarme en chef m’a présenté ses condoléances :

- Il a dû tomber du bateau quand il a heurté un écueil, et il a été pris par l’hélice. Il a dû mourir rapidement, car il y avait peu d’eau dans les poumons. C’est une consolation.

- Oui, espérons qu’il n’a pas souffert.

Tout le monde a déclaré que c’était un triste accident, mais que ça devait arriver car le Joêl il buvait trop. Je n’ai pas prétendu le contraire, car moi aussi j’avais dit que ça allait mal finir. Et puis on l’a enterré et le gros Ribert est venu me parler des bouchots.

- Si t’es vendeuse.

- Faudra voir avec le notaire, mais j’dis pas non.

- Tope là.

Pierre Rousic est venu aussi.

- Tes parcs, ils iraient bien avec les miens. Tu vendrais pas… ou aut’chose?

- P’têt’ aut’chose, c’est un peu tôt pour z’ou dire.

*

Le Jean Transenne ramasse-bourrier arrive la goule enfarinée.

- Alors, Sylvie, ça va bien ?

Qu’est-ce qui lui prend à ce meuil de m’appeler par mon prénom ?

- On n'a pas pêché la pibale ensemble!

- Allons, tout doux. Je suis venu t’inviter à diner chez moi ce soir.

- Cause toujours!

- Je me disais comme ça qu’on devrait se rendre des services entre voisins. Tiens, moi, par exemple, j’ai récupéré ton sac jaune le premier jour du tri. Tu t’étais trompée en mettant du tissu dedans. Heureusement j’ai pu le mettre de côté, je pourrais peut-être te le rendre…

Oh! le vieux cabillaud pourri!

- C’est d’accord, j’irais ce soir.

Tu peux rigoler dans ta moustache, t’es jamais qu’une misère de plus, comme le bidulecoque, les impôts fonciers et le Joêl Robineau. Tant pis! un accident de camion poubelle est si vite arrivé.

Trions nos déchets, mes frères, Dieu reconnaîtra les siens.

***

octobre 2002

Tête à poubelle

Je regarde la mer par la fenêtre de ma cabane à huitres. J’habite au village ostréicole du Clipet, commune de Saint Ignace en l’Ile, où c’est qu’il y a plus que moi et le Jean Transenne (ils étaient aussi fins que lui, ses parents !) qu’on y demeurent. Et l’autre tranche de veau de mer qui m'invite à dîner dans la sienne de cabane, « aménagée » en logis pour vieux garçon. Tout ça parce que j'ai, par accident, coupé la gorge à ce grand arsouille de Robineau avec qui j'étais mariée, et qu'il a ramassé mon tablier en nylon plein de sang que j'avais pourtant mis soigneusement à la  poubelle avec les matières plastiques;

Comme quoi tout ça c'est bien embrouille, misère et compagnie, rien fait que pour embêter le pauvre monde.

Parce que le Robineau il l'avait bien cherché, à me dérouiller quand il avait pas assez bu. Maintenant que je suis bien tranquille, c'est pas l'autre vieux flétan de fond de cale qui va prendre le relais.

En attendant, je termine les bourriches que j'expédie à Paris en ruminant. Le Jeannot lapin c'est pas la Delon du réverbère, et en matière de cervelle c'est pas lui qu'a inventé la soupe aux étrilles. Ça doit pas être la mer à boire que de lui couper le sifflet au ras de la glotte pour qui promène pas sa fraise partout en braillant des choses sur moi qui sont pas faites pour  l'oreille de la moitié d'un éperlans.

  – Toi mon salopiau, espère un peu, tu zou perd ren' pœr zou attendre.

Comme je suis toute seule dans ma cabane, il y a pas de réponse, bien sur! Mais ça reste bien vrai tout de même: il perd rien pour attendre, je trouverai bien un moyen de moyenner.

*

Bon, c'est l'heure, il n'y a pas mèche d'y couper. Quand faut y aller, il est nécessaire de s'y rendre. Mais tout ça va mal finir, c'est moi qui vous le dis. Ça va mal finir. Je mets une robe et des talons hauts, parce que ça se fait quand on est invitée, même si ça vous plait pas celui qui vous a invitée. Dans une île, si on n'est pas poli, après il n'y a plus personne qui vous invite.

Mais je mets pas de parfum ni de rouge à lèvre, à cause que je suis encore en deuil, faudrait pas voir à l'oublier.

  – Entre donc, Sylvie ma jolie, que j'te voye, comme qui dirait à mon saoul.

  – T'es t'y d'jà fin bourré comme un calfaton ?

  – Oh! Que non, j'avians point gorgeté pluss' tant qu'une bouteille, o l'est point ça qu'o f'rait du mal à un chrétien.

  – Parle'zou donc comme y faut, on n'est point dans ton fond de Vendée, tout d'même!

  – Faites excuses, Princesse! Je vais me nettoyer la langue au papier de verre et vous servir des subjonctifs imparfaits, car bien que j'fusse pas bien trop z'allé à l'école, j'eusse causé comme y faut quand que je le voulusse.

  – Ben Monseigneur, ça doit faire mal quand ça passe le gosier des mots pareils!

  –  T'as raison, buvons un coup, pour faire passer.

Il y avait longtemps! Ça manquait.

Je crains le pire, car un congre pareil ça doit boire que du vitriol à nettoyer les vitres. Mais faut croire que même chez les pires il y a du bon, car chez  le Jeannot Tranche de Cake, il y a une bouteille qui venait de Bourgogne et ce qu'il y a dedans aussi.

  – Ben, mon cochon, tu te mouches pas avec un dail!

  – C'est pour les belles filles qu'on sort des bas de soie pour le gosier et sans me vanter,  tu as ce qu'il faut bien à sa place pour faire une jolie drolière. A la mémoire du Joël!

  – Laisse le Robineau où ça qu'il est, s'il te plait, c'est pas bien d'embêter les morts.

  – Tiens, bois donc, ça f'ra oublier.

Comme le bourgogne il venait pas de chez la moitié d'une tête de merlu et même que si le Jeannot Transaharienne c'est pas le béguin qui me fait rêver, je vais pas cracher sur du bon vin. Alors je me sirote le bourgogne comme du petit lait;  j'en goûte un verre et puis un deuxième pour pas boiter, si bien que je suis pompette quand on passe à table.

Le Transax, il avait bien fait les choses, même qu'une nappe propre cachait le Formica, et que les assiettes n'étaient pas ébréchées. Mais le quatre étoiles, c'est la porte à coté, parce que manière de cuisine, Robuchon, il l'avait pas vu à la télé pour savoir faire mijoter sa ragougnasse de poisson, comme la côte de porc qu’était pas assez cuite et les petits pois que ça avait le goût de brûlé.

  – Mange donc tant qu'c'est chaud! Parce que moi j'va l'être bientôt. Tiens bois donc un coup d'ce breuvage.

Je dis pas non, parce que le bourgogne, il n'y a que ça de bon dans cette cabane. Mais bien sûr que ça commence à me donner le tournicota et le tournicoton, et l'autre maquereau huileux il le fait exprès de me faire vider mon verre.

Comme les bonnes choses ont plus vite une fin que les mauvaises, la bouteille est bientôt vide, aussi voila l'autre limande qui devient tendre.

  – Sylvie, viens t'en donc sur mes geneuils que je te bige.

  – Plus souvent que j'viendrai sur tes genoux cagneux et que tu m'embrasseras!

  – Fais pas ta mariolle, sinon que j'donne au gendarmes le joli sac jaune plein de jolies choses  rouges.

Fallait s'y attendre, la tendresse ça dure pas longtemps dans ce coin de cabanes. Mais je suis pas pompette au point de confondre le Jeanicule avec un beau gars comme le Rouzic tête de breton, ou même Cary Grant si on va par là, et c'est pas demain la veille qu'il mettra sa petite affaire où il n'y a pas de place pour son vilain nez, le Transitoire à la graisse de cachalot! Mais je vais pas lui dire ça comme ça, car j'ai pas encore trouvé la combine pour lui couper le sifflet pour un bail trois–six–neuf permanent.

  – C'est point que j'veux pas, mais c'est rapport à Joël que la terre est pas bien tassée sur sa tombe pour que le deuil il soit fini.

Ça lui coupe ses moyens et la chique.

  – T'as raison, mais tu y auras droit, c'est sûr. Tu feras pas longtemps ta mijaurée. C'est bien rapport à Robineau qu'était un bon copain et à sa mémoire que je patiente, faut bien du respect pour les morts, même si que toi tu es pas bien placée pour causer.

  – Et toi donc qui fais du chantage pour tremper ta petite cuillère. C'est'y joli joli?

Il se rencogne et se renfrogne, mais ça l'a calmé. Je rentre chez moi.

*

Bon, la soirée est passée sans encombres, mais ce crabe va pas me lâcher, pire qu'une araignée; y va bien falloir lui trouver un moyen de se taire, mais je vois pas trop comment faire sauf lui couper la gargange jusqu'à la fin de la soif. Seulement voilà, faut que je retrouve cette sacrée blouse qu'il a collectionné. La peste soit des ramasse-bourriers et de leurs sacs de toutes les couleurs.

Sûr qu'il l'a cachée. Ça a beau pas être trois fois trop futé, c'est capable de génie pour faire du mal aux autres ce genre de couenne de marsouin. Et il est capable d'avoir trouvé une vraie cachette, et c'est pas en le faisant boire que je lui découdrai la langue, parce que c'est quand il a pas bu qu'il est pas dans son état normal. Et là, il est moins bête qu'il en a l'air.

Bon. On va pas se gâcher la soirée, je me prends un bain avec de la mousse qui sent la lavande et je vais me coucher très bien toute seule dans un lit où je mettrai qui que je voudrai et quand que je voudrai. A moins qu'il veuille pas, bien sûr.

Ça me fait penser à Rouzic qu'est pas vilain garçon, et ça me fait des choses là où je pense, même qu'il faut pas que j'y pense trop parce que le deuil, il est pas fini, et que ça ferait jaser dans les parcs à huîtres et que dans une île comme chez nous faut point trop faire jaser, car après on n'aurait plus personne avec qui jaser sur les autres.

Naturellement j'ai fini par m'endormir et je me réveille au matin avec la moitié d'une idée pour faire avaler son cube de gros sel au Jean–qui–rit qui habite à coté. Mais la blouse c'est toujours le problème, et j'ai beau ne pas avoir avalé de sardine par l'oreille j'ai pas le début d'une idée de ça où c'est qu'il se cache ce sac jaune de tri des déchets où j'avais jeté le vêtement plein de sang du Robineau quand je lui avais coupé le bignou de la margoulette.

Mais comme le travail n'attend pas, je vais à la marée: il y a toujours des tables à refixer, des sacs d'huîtres à rapporter pour les affiner en claire, d'autres à installer à de meilleures places, enfin tout ce qui doit être fait quand on fait ce qu'on fait.

Mais je rentre tôt, car j'ai bien l'intention d'aller voir si je peux dénicher mon sac poubelle pendant que le Transept fait la tournée de ceux des autres, accroché derrière la benne de chez Ordures et Cie. Je prépare une pâtée que j'emporte par derrière pour être discrète. Le chien du Jeannot est pas plus fin que son maître, mais comme j'ai l'habitude de le nourrir, il dira rien. C'est pas comme le gros Léonard, qui me voit passer. Je le croyais à son carrelet celui–là, Léonard qui fait du lard!

– Tu vas nourrir le chien du grand couillon?

– Non, comme tu vois, je vais braquer la banque de France!

– Tu as de la chance que l'on ait que des gendarmes ici, ils ne verraient pas un cochon dans une douille à farcir.

– T'as raison, mais on ne peut pas toujours perdre. Je me dépêche avant que les euros n'aient plus cours. Bonjour à Lucette.

Lucette, j'étais à l'école avec elle; elle a pas inventé le sel à mettre sur la queue des mouettes, mais elle laisse pas son gros Léonard faire le jeune coq, ni se rincer les dents au cognac. En fait elle s'est montrée plus maline que moi, comme quoi, c'est pas toujours celle qu'on dit qui y est.

Je passe le barbelé par un coin qu'est mal fixé, je donne à manger au chien, puis je file dans la cabane du boueux voir si il y a à voir dans les recoins. Bernique ! à part du linge sale et des bouteilles vides, je trouve pas le moindre bout de ma poubelle jaune, ni de ma blouse tachée du sang du Joël Robineau, mon défunt mari. J'ai bien envie de mettre un peu de mort–au–rat dans la bouteille de vin, mais tant que j'ai pas mis la main sur mon petit matériel, je devrais surseoir, si c'est bien comme ça qu'on dit.

Moi, j'ai fait chou blanc, mais le gros Léo il a l'air d'un chou rouge.

  – Tu as mis bien longtemps pour donner à manger au chien...

  – Et toi t'as mis longtemps à rien faire, à ce que je vois.

  – Serait-il qu’au Jeannot tu lui sers aussi la soupe d'entrecuisses?

  – Non mais! Tu veux une beugne sur ton clapoir, espèce de dégoûtant. Même que le Joël il remuerait dans sa tombe s'il t 'entendait. J'vais dire à la Lucette ce que tu racontes...

  – Te fâches pas, c'était juste pour rigoler.

  – Moi je rigole pas avec ça, ni avec toi, espèce de malappris qui fait honte aux morts.

  – Excuses! Je voulais pas faire offense.

  – Tu ferais mieux de travailler au lieu de proférer des malsonnanceries.

Non mais! Cette espèce de dorade rouge qui se met à me zyeuter... Faudrait pas qu'ils se croient tout permis, tous ces va–de–la–gueules qui empuantissent l'atmosphère avec leurs regards torves et leurs bouches qui bavent. Je veux bien me montrer polie, sur un île on est bien obligés – sinon ça serait la guerre de religions– mais faudrait pas pousser le bouchon par dessus le portefeuille. Je voudrais pas qu'il raconte trop de choses au sujet de ma petite expédition, mais j'ai pas d'antidote à sa mauvaiseté.

La soirée est tout juste dans ses premières couche–culottes que le Tranxène vient pour me calmer les démangeaisons, comme il a le mauvais goût de me dire. Je lui rétorque que c'est pas avec le misérable vers de vase qui lui tient lieu d'appareil reproducteur qu'il a les moyens de me gratter comme il faudrait. Évidemment ça le met en colère, j'aurais pas du l'attaquer la dessus, mais c'est plus fort que moi, des fois, je sais pas taire ma goule.

Comme il est à moitié saoul, il renaude et me promet des fricassées et d'autres écaillées de friture sur le coin de ma figure.

Ça va mal finir, cette affaire là, c'est moi qui vous le dit, ça va mal finir.

  – Grand meuilh sans glace, va donc chez toi voir si la marée est montée.

  – Laisse–moi t'y tâter un peu, ça lui fera rien au Joël où c'est que tu l'as envoyé. Une belle plante comme toi, il faut bien que quelqu'un s'y plante.

  – C'est sûr que ça sera point toi.

  – Faudra bien, sinon gare au sac jaune!

  – Tu peux bien en faire ce que tu veux du sac jaune, j'en ai rien à faire, c'est tout juste bon à aller à la poubelle et toi avec.

  – Et si je le donne aux gendarmes, qui c'est qui fera plus sa maline?

  – J'en connais un qui sera bien embêté quand je dirai qu’il est mon amant et qu'on a fait son affaire à mon mari tous les deux.

  – Tu f'rais point d'même!!

  – Je me gênerais!

  – Salope!

De rage, il sort en claquant la porte.

Ça m'est venu comme ça d'un coup; mais c'était bien trouvé, faut croire, car le Jean–qui–pleure n'en menait pas large. Ça le fera tenir tranquille un moment, mais ça ne durera pas aussi longtemps que le vin doux. Faut que je trouve sa cachette.

Le plus tôt sera le mieux: le lendemain soir, je vais frapper à sa porte.

  – Jeannot, ouvre, c'est moi.

Il ouvre, l'air un peu emberlichiffonné à la graisse de requin.

  – Qui qu'o ya?

  – Faut que je te parle. Laisse moi entrer.

  – Bon, entre.

Il a l'air d'une poule qu'a trouvé un couteau. Je rentre dans son dépotoir.

  – C'est pas que ça me déplairait qu'on s'aide tous les deux de temps en temps pour passer les envies, entre voisins sur une île faut bien s'entraider, sinon il n'y a plus personne pour donner un coup de main, mais je voudrais pas que ça se sache, ça jaserait et c'est pas bon pour une veuve de faire trop jaser, après pour les affaires, les clients ils se croient tout permis.

  – Ça c'est vrai, t'as raison. Ben quoi, t'es t'y d'accord pour qu'on s'accorde?

  – J'veux bien, mais il faut pas que ça jase, rien, pas un mot, c'est entre nous, comme qui dirait en associés.

Il est tellement d'accord qu'il en oublie de rentrer sa langue et qu'il veut m'attraper.

  – Pas touche!

  – Ben quoi?

  – Tu oublie le sac poubelle!

  – Je le garde en lieu sûr.

  – C'est le sac ou ceinture de flanelle.

Il commence à tellement baver sur son linoléum qu'on va croire à une marée de 130. Faut dire que j'ai juste une robe de chambre qui s'ouvre un peu et qu'il a pas les yeux dans sa poche, cette anguille de la mer des Carcasses.

Quand il est cuit  à point, je referme la robe de chambre et je fais mine de partir.

  – ATTENDS!

J'attends.

  – Si je te donne le sac, qui qui me dit que tu seras gentille?

Gentille, maintenant!  On aura tout entendu de cette bouche de mérou.

  – Moi je te le dis.

Il a beau pas avoir la comprenette en formule un, il croit pas vraiment à la garantie. Il faut que j’y mette les points sur les idées :

  – Pas de sac, pas de ça!

  – Pas de ça, le sac aux pandores!

  – Et toi aussi en cabane à Fontenay.

La situation est aussi bloquée que le pont un soir de grand week–end.

Soudain il un regard de rusé par en dessous.

  – Ya bien un moyen...

  – Dis voir.

  – On met ton sac dans une boite dans un placard, avec deux cadenas, chacun la clef d'un cadenas, et on est obligé d'être deux pour ouvrir.

Ma parole il me prend pour une solette de la dernière fraie, ce saumon d'élevage aux farines animales.

  – Naturellement bien sûr tu as les deux cadenas.

  – Ben ouais!

  – J'suis d'accord, mais mon cadenas, je vais le chercher chez moi.

  – Comme tu voudras.

Il en revient pas que je sois d'accord. Son plan, c'est de l'aussière de trente millimètre, mais ça m'arrange qu'il croit que je crois ce que je sais qu'il croit que je crois.

Je fais un saut jusque chez moi, j'attrape un cadenas de belle qualité, avec une vraie clef de garde barrière, et je retourne chez ce tacaud à la graisse de daurade en rapportant des revues cochonnes que j'avais achetées pour ce soir là.

 Je lui donne les revues, il met ses sales doigts dessus, il louche sur les photos, ça l'excite encore un peu et il me passe un main sur les fesses. Je lui retourne la mienne sur le museau.

  – Ben quoi! On était d'accord.

  – Pas avant d'avoir régler l'autre affaire.

Il grommèle que je vais pas le regretter, que les délices de Capoue, à coté, ce sera de la rigolade pour nonnettes et le Kama Soutra un livre de la Bibliothèque Rose.

Il ouvre un placard qui a une bonne porte massive, j'inspecte l'intérieur, vérifie que le fond est bien du mur solide, que les ferrures ne vont pas s'arracher. Faudrait beau voir qu’il croit que je m’en bats la mirette et qu’il commence à se remuer les méninges au lieu de raisonner dans son caleçon.

Il va chercher le sac. Ça demande pas très longtemps, preuve que c'était pas caché loin et le range dans le placard.

  – Minute papillon ! C’est’y que c'est bien le bon.

  – T'as pas confiance, partenaire?

  – Faut être prudente avec les prises de ton chalut.

C'est bien le bon sac, avec ma blouse dedans.

On met les deux cadenas et chacun garde sa clef.

Après, pas moyen qu'il me lâche.

Mais chose promise, chose due. Dans les affaires il faut respecter les contrats. Alors je le laisse faire. Il me pelote un peu puis se rue sur moi sans perdre de temps.

Autant que ce soit vite fait.

Je lui enveloppe le morceau dans un caoutchouc anglais.

Pour être vite fait, c'est vite fait. C'était bien la peine d'en promettre tant pour faire si peu.

Comme il se retourne pour ronfler, je lui mets la tête dans un sac poubelle et je serre le cordon; il se débat bien un peu, mais je suis plus forte que lui, et puis le manque d'air, c'est pas bon pour la performance, comme disait l'entraîneur quand je courais le triathlon, et il arrête vite de gigoter comme un bar au bout d'une ligne. Quand il bouge plus, je répands le contenu de la capote sur une photo d'une revue et sur ses doigts, et j'organise le tout pour que ça soit bien graveleux mironton. Quand je suis contente de l'allure que ça donne, je récupère la clef de son cadenas, le sac et ma blouse et je le laisse là, lumière allumée.

Je sors dans le noir et retourne chez moi par derrière. Je brûle le sac jaune et la blouse nylon dans la cheminée, l'odeur c'est pas du relent de Sent–bon de chez Joffrion, mais comme il n'y a plus que moi qui habite là, ça dérange pas les voisins. Puis je vais jeter les cendres dans la mer. Voilà une bonne chose de nettoyée.

  – Alors, c'est chez toi que ça pue comme ça ce qui brûle?

Je sursaute.

  – C'est toi, Léo, tu m'as fait peur. Qu'est–ce que tu traîne ici à cette heure?

  – J'avais du travail à faire et des choses à voir.

  – Bon, ben, bonne nuit;

  – C'est ça, bonne nuit à toi aussi, mais moi je dors que d’un œil.

J'aime pas trop la façon dont il dit ça, mais comme faut être polie, je ne fais pas de remarque et vais me coucher.

*

Ce sont les autres ramasse–poubelles qui ont trouvé le Jeannot qui n'était pas à l'heure à son travail. Les gendarmes ont reconstitué l'histoire, et on l’a écrit dans les journaux, même à Paris, rapport que d’après que le Transenne il se faisait une petite affaire tout seul, et que il s'était mis un sac plastique sur la tête parce que d'après que le manque d'oxygène ça fait mieux l'affaire. Et puis il a attendu trop longtemps et ça a mal fini.

Tout le monde rigole de l'histoire et va pas chercher plus loin, mais moi je l'avais dit que ça allait mal finir.

Le gros Léonard, il s'approche de moi par derrière et me susurre à l'oreille :

  – Moi si je disais ce que j'ai vu, j'en connais une qui serait pas contente, et je crois pas que c'est des choses que tu dirais à la Lucette... Alors tu seras bien gentille.

Gentille, lui aussi ! Oh! Le vieux cabillaud pourri!

Mais c'est que de la petite misère, comme les bidule–coques et les arriérés d'impôts. Même qu’on doit pas s’inquiéter pour ça, parce que des fois un accident est vite arrivé, et que c’est bien bête mais que c’est la vie.

Pourtant, je le dis des fois, ça va mal finir, mais personne veut jamais me croire.

***

décembre 2003.

Tête de lard

  Je vous raconte d'abord le pourquoi des choses d'avant pour que vous y comprenassiez bien les tenants des aboutissants, et que vous restassiez pas comme les gendarmes à y inventer des choses comme elles se sont pas           passées.

  Le gros Léonard qui fait du lard et qu'est marié à la Lucette, vient me susurrer des histoires comme quoi qu'il aurait vu ce qu'il aurait pas dû voir, des histoires que j'aurais eu avec Jean l'employé des ordures ménagères, celui qu'a passé la rampe en s'étouffant dans un sac poubelle  pendant qu'il se faisait une petite politesse tout seul dans sa cabane. Enfin... d'après les gendarmes qu'ont de l'imagination, parce que le Jeannot, c'est moi qui l'ai étouffé après qu'il s'était secoué une petite grimpette sur mon ventre. J'avais bien été obligée de le laisser s'agiter, puis de lui goupiller un manque d'air pour qui cause pas à tort et à  travers du fait que j'avais sabré la glotte de Robineau, feu mon mari, avec mon couteau à découper le veau de mer, et qu'il en avait celé la preuve dans une cachette. Le Robineau, il arrêtait pas de me cogner dessus quand c'est qu'il avait bu à pas être complètement plein. J'avais emporté le corps en mer et les gendarmes avaient dit que c'était un accident.

*

Mais la misère ça vient par trois, faut croire, et c'est jamais fini, nini fini, et quand qu'on croit que y'en a plus, il en vient une autre pour vous gâcher les petits bonheurs.

C'est comme les impôts, les règlements européens et les tempêtes de printemps, des petites contrariétés qui faut pas trop se mettre la tête en l'air avec, parce qu'alors on s'en sort plus et ya plus qu'à croire au père Noël.

Le gros Léonard, c'est pas dans l'autre monde qu'il attend pour vouloir sa récompense. Faut croire que la Lucette elle a beau le traîner à la messe, il y comprend pas tout ça qu'on y dit.

- Si tu m'embêtes, gros bigorneau, ça va mal finir, c'est moi qui te le dis.

- Oh! jolie bernache, rebique pas ta plume comme ça, je te veux pas de mal, au contraire, sinon j'aurais déjà causé à la basse cour. Quand on leur dit tout, les gendarmes, ça découvre tout tous seuls.

-Je vois pas bien ce qu'i z'auraient à y découvrir... Et puis moi aussi j'ai vu des choses…

-Et quoi donc, si c’est pas trop te commander ?

-Disons que j’ai vu un gros malin qu'avait rien à faire à par ici et qui traînait un certain soir. Qui sait si qu'il aurait pas fait son affaire au Jeannot pour y piquer tous ses sous?

- Tu sais bien que c'est pas vrai.

- P'têt' ben, mais qui d'autre le saurait, hein?

Ça lui coupe le sifflet. J'avais déjà dit un truc comme ça au Jean des Poubelles, et ça y avait fait pareil. Je commence à savoir y faire avec tous ces cabillauds qui ont trop de z'yeux et qui voudraient aller voir sous ma jupe si ils y sont à leur aise.

Mais bien sur, ça va pas le calmer longtemps lui non plus, et faudra bien que j'y fasse quelque chose à ce pas grand chose, pour qu'il aille pas dégoiser de par toute la campagne comme quoi que j'y aurais aidé à arrêter de respirer au Jean Transenne dont les parents étaient pas plus fins que lui pour lui colloquer un prénom pareil.

En tout cas, j'ai eu plusieurs jours sans que le gros Léo ramène sa fraise, et si ça me tracassait un peu, comme j'avais pas mal de travail à faire dans mes parcs, ça m'arrangeait bien d'avoir un peu la paix. Mais les ennuis, c'est comme le chagrin, ça s'invente exprès pour vous gâcher les répits, car c'est mon tracteur qui fait des siennes. Faut dire que c'était le travail du Joël Robineau, et si c'était un pas grand chose lui non plus, il savait y faire avec les tracteurs de par chez nous qu'ils sont pas de la première jeunesse, vu qu'à aller dans la mer, on les achète que les paysans n'en voulant plus.

- Sacré nom de pétoncle! vas-tu démarrer, fils de Mc Comique à la graisse de bulot!

- Aurais-tu quelques démêlées avec ce pauvre tracteur?

Je me retourne vers le casse-pied, mais je souris de toutes mes dents que j'ai bien blanches, car c'est cette tête de breton de Rouzic qui passe par là sur son vélo tout rouillé.

- As-tu passé une couche de coaltar récemment, pour isoler les fils de l'eau de mer?

- Ben non, c'est le Joël qui le faisait et j'y ai pas pensé.

- Voyons voir!

Il a bien vu, bien réparé la machine qui démarre tout comme il faut, et qui ronronne tout comme si que ça lui faisait plaisir qu'un beau gars lui caresse les durits.

- Faudrait bien que je me lave les mains.

- Entre donc, les lavabos c'est pas fait pour les marsouins.

Bien sûr de sûr, il est arrivé qu'on s'est retrouvés au lit, depuis le temps que ça courait. Même que ça m'a fait la même chose qu'au trac teur et que j'ai démarré tout de suite et que j'ai ronronné qu'on croirait pas que c'est possible.

Au moment qu'il ne sommeillait plus et que je m'amusais avec les poils de sa poitrine :

- Dis-donc voir Sylvie, tes parcs, tu crois pas qu'il faudrait qu'on s'en occupe tous les deux?

J'avais pas bien dans l'idée de parler des parcs, ni des huitres, ni des règlements de Bruxelles, ni des bidulecoque qui vous empoisonnent la vie, ni des petites misères comme les taxes de succession.

Ça m'a coupé les envies et gâché mon petit bonheur.

Faut dire aussi que maintenant que je suis habituée à être toute seule, j'ai pas bien envie qu'on vienne m'y marcher sur mes parcs à huitres. Merci bien! Je veux bien qu'on s'aide entre voisins rapport aux démangeaisons, mais ça s'arrête là. Chacun chez soi et les japonaises reverdiront.

Le Rouzic, il a beau avoir une tête de breton, il a vite fait compris que c'était pas des choses à dire à cette heure, alors il a fait ce qu'il faut pour qu'on s'occupe d'autre manière, et comme la manière il l'a bien, on s'occupe bien comme il faut pour que ce soit bien comme il faut.

Après tout ça, c'était beau temps pour faire la marée, alors j'ai brassé un peu de ménage et lancé une lessive de draps. Quand j'étends le linge sur le fil derrière chez moi, ya l'autre gros merlu qui s'amène. Fallait pas croire que ça durerait le temps du filet de sole, voilà la sauce à la graisse d'algue.

- C'est'y pas le Rouzic qu'était chez toi tantôt?

- Qu'est-ce que ça peut bien te regarder, vilain museau, si c'était Truc ou Machin, j'ai bien le droit de recevoir qui je veux. Non?

- Ben sûr, mais moi aussi j'ai droit à des égards, car faudrait pas oublier ce que j'ai vu.

- Tu peux t'égarer comme te zou veux, j'en ai rien à pêcher de cette affaire, va donc rapporter à la Lucette que tu me guigne au lieu de faire ton ouvrage!

Il s'approche de moi et me met la main sous le menton, tellement sous le menton que c'est mes tétons qu'il pétrit. Je lui en retourne cinq à la une, si fort qu'il en chut le cul  par terre!

- Saleté! Tu va voir si tu va pouvoir faire ta coincée avec moi!

Il se relève et s'approche de moi à pas prudents, car le gros Léonard, c'est pas le courage qui lui donne des varices. J'attrape une gaffe avec un crochet au bout.

- Si t'avances encore, je t'arrache ton oeil de vicieux jusqu'au cerveau.

Et pour bien qu'il comprenne, dès fois qu'il serait un peu lent de la ciboulette, je lui enfonce le bout dans le gras du bide.

C'est pas pour dire, mais ça a des effets sur sa comprenette, parce qu'il s'en va en râlant.

- Tu feras pas bien la fière bientôt,

- Cause toujours, gros esturgeon à la graisse de lump!

Je suis un peu inquiète, je vais pas pouvoir le tenir longtemps. Pourtant, je peux pas l'accidenter tout de suite, même les gendarmes seraient capables de trouver que le coin devient dangereux. Déjà qu'un journaliste a écrit : " nouvel accident au village tragique ", après celui du Jeannot l'étouffé.

Je vais me prendre un bain, avec de la mousse à la vanille, parce que si les gens vous embête, faut quand même vivre ses petits bonheurs. Et puis ça me fait réfléchir. Ça doit être toutes ces bulles, ça vous accélère les coins du cerveau qu'on se sert pas tous les jours. Je vois bien deux ou trois moyens de détricoter le lard du gros Léo, mais rien de bien joli qui ferait qu'on dirait que c'est un coup à pas de chance.

Enfin, demain il fera jour, et c'est bien le diable si qu'on trouverait pas une idée pour qu'il trouve la paix, ce pauvre Léonard.

*

Le lendemain, c'est la Lucette que je vois qui vient.

- Dis voir que je te cause.

- Entre donc. Qu'est-ce qui t'amène?

- C'est rapport à Léonard.

J'attends qu'elle sorte un peu plus de paroles verbales de ses amygdales.

- C'est rapport qu'il te tourne un peu trop près depuis quelques temps.

- Ah! Tu as vu ça?

- Ya pas à mettre des lunettes, il est toujours à sa cabane au lieu de travailler, soit disant qu'il y a à faire. Je me demande bien ce qu'il peut te trouver  que j'ai pas?

Il suffit de la regarder, elle qu'est plate comme une belon, pour avoir la réponse, surtout avec son air de sortir de la messe même les semaines où ya pas de curé.

- Enfin, c'est pas le problème. Mais il peut rien me cacher, et je lui ai fait tout dire hier soir.

Allons bon! Y avait le mâle, maintenant je vais pouvoir faire de l'élevage.

- Qu'est-ce qu'il t'as dit?

- Rapport à Jean Transenne, qu'il se serait pas asphyxié tout seul.

- Tu m'en dira tant! Et comment donc qu'on lui z'aurait fait?

- Te fatigues pas, ça m'est bien égal. Même que je viens te demander comment qu'il faut faire.

- ... qu'il faut faire???

- Oui, pour zigouiller le bonhomme. Parce que moi aussi je voudrais bien m'en débarrasser du mien.

- Toi!!?

Si y'en à une qui que ça lui coupe le sifflet, cette fois, c'est moi.

- Pourquoi?

- Bien tu comprends, j'ai un autre gars dans ma vie.

C'est la journée des grandes nouvelles.

- T'as qu'à divorcer, c'est quand même pas bien compliqué.

- Il veut pas, parce que l'argent il est à moi.

- Évidemment.

- Tu vois bien.

- Ben oui, t'as un problème. Qui c'est l'autre gars?

Ça doit être du rataplat et compagnie, mais cette pauvre Lucette, elle peut pas espérer beaucoup mieux que son Léonard.

- Je voudrais pas le dire.

- Si tu dis ren', je dirai ren' mitou.

-C'est ...

-Vas y ! dis le !

-C'est le breton, Rouzic. On voudrait se marier après.

Oh! Le vieux cabillaud pourri!

Qu'est-ce qui peut bien lui trouver que j'ai pas à cet os de sèche, ce grand requin à la graisse de cachalot. Faut croire que des fois, c'est pas celle qu'on dit qu'y est.

-Je vais réfléchir à ton histoire et si je trouve je te le dirais.

-T’es gentille.

Gentille, elle aussi !

Je passe la nuit à me repasser des trucs dans la tête, même que je me lève au moins une heure avant qu’il soit temps d’aller à la marée qui est bien tôt aujourd’hui, pour revoir un truc dans un bouquin que j’avais pas sorti depuis longtemps.

Dans la matinée, après avoir rincé le tracteur, je vais voir Lucette à son magasin, j’achète ce qu’il faut pour qu’on voit bien que je suis cliente, puis je passe avec elle dans son arrière boutique et je lui dis ça qui faut faire quand on veut faire ça qui faut.

Elle me dit un grand merci, et je l’informe de mon voyage à Paris pour voir ma clientèle.

Quand je reviens, l’histoire est dans les journaux. Le gros Léonard qui fait du lard a mouru de la salmonellose, à cause d’une bestiole microscopique nichée dans une charcuterie qu’il avait faite lui-même, même qu’on a échappé à un drame plus grave encore, vu qu’il est le charcutier et qu’il aurait pu en vendre à toute l’ile.

Bon, voilà un cabillaud qui m’embêtera plus beaucoup.

*

Lucette, après un temps réglementaire, elle s’est mariée avec le Rouzic, vu que l’argent il était à elle, et que mes parcs à huitres je préfère les garder pour moi toute seule.

L’année a pas été bien fameuse. Le technicien  de l’AGEMER doit passer pour voir comment que je peux y faire.

Palourde ! le beau gars que voilà ! C’est qu’ils ont des techniciens Hi-Tech maintenant à l’AGEMER. C’est pas comme le vieux bigorneau qu’ils envoyaient avant.

-Bonjour, je voudrais rencontrer Mme Robineau.

-C’est moi-même.

-Jacques Van Meulen, technicien conseil à l’AGEMER.

-Enchantée.

Nous avons effectué le tour des parcs, le tour de ma comptabilité, le tour de la question des quotas, le tour des règles sanitaires européennes, et je lui aurais bien proposé le tour de la propriétaire, mais rien qu’avec ses yeux, j’ai l’impression qu’il pourrait voir l’intérieur de mes poumons, et ça m’intimide un peu.

-C’est une exploitation condamnée à moins de cinq ans.

-Vous êtes sûr.

-Oui.

Je suis un peu abasourdie, j’avais beau le savoir, je préférais ne pas le voir. Mais ça n’est pas très utile de continuer à jouer les andouilles, l’avenir c’est pas hier.

Je ne sais pas exactement comment c’est venu, mais je l’ai embrassé la première, et après que nous ayons bousculé quelque peu la literie, nous avons repris la discussion technique ostréicole dans l’abandon confiant qui suit les tendres ébats.

- Alors, il faut tirer la page.

- Sans doute : on ne le dit jamais, mais on connaît les exploitations qui vont disparaître. Tu devrais vendre avant que ce soit trop tard, avant que tout le monde ne soit au courant que l’avenir est aux filières et que l’occupation de l’estran va être interdit.

-Bon.

Mon regard erre sur les murs de la chambre – les peintures sont à refaire et le reste probablement aussi – puis il se pose sur les livres que j’ai ressortis, l’autre nuit, de la caisse où ils dormaient. La décision est prise : il va être temps de me servir de mon brevet de technicienne supérieure en biologie animale.

-Vous embauchez à l’AGEMER ?

***

La Flotte, décembre 2003

 

 

 

Vienne la nuit, sonne l’heure

 

Je commence à avoir froid, enfoncé dans une embrasure de porte, à guetter la fenêtre.

*

La lumière s’est éteinte. Elle ne devrait donc pas tarder à sortir. Du moins si l’on se réfère à une longue série d’observations concordantes sur son rythme de vie et ses habitudes professionnelles: à onze heures dans la nuit, à une ou deux minutes près, elle fait l’obscurité dans son appartement. Il lui faut tout au plus une cinquantaine de secondes pour descendre les deux étages, à moins bien sûr, mais le fait est assez rare, qu’elle rencontre une voisine dans l’immeuble et qu’elle lui adresse quelques mots. Ce soir, elle ne s’est pas attardée à ces civilités, elle débouche dans la rue.

Elle regarde le ciel, puis à droite et à gauche, enfin, elle repart en direction du pont Palissy.

*

Je guette son départ et je la suis, d’ombre d’arbre en ombre d’arbre le long de l’avenue Gambetta. Ceux qui ont eu l’occasion de traverser Saintes se souviennent peut-être de cette avenue bordée de hauts platanes, comme un air de Provence soufflé sur la Saintonge.

L’été, il y fait bon sur ces cours: le soleil y est filtré et les trottoirs y sont vivants de passants et de gens attablés aux terrasses des cafés. En novembre il n’y a presque plus de feuilles, sauf celles qui attendent au sol les employés de la voierie, les hauts des fûts ne sont plus que des moignons difformes qui épaississent chaque année. En novembre, le soir tombe vite et souvent un brouillard qui monte de la Charente dispute les rues à la pluie. Ce soir, c’est pire, il fait froid et il pleut d’une pluie fine et glaçante. Les passants sont rares. Peu de voitures. L’approche de l’hiver est plus triste que janvier. Chacun pour se faire à la morne saison se terre au chaud des maisons et il faut de sérieuses raisons pour sortir à la pluie.

*

La femme porte un imperméable blanc et un capuchon de plastique transparent. Je la distingue mal dans la nuit, mais je la sais jolie: les traits sont fins et les cheveux châtain clair sont coupés court et ondulent légèrement. Elle est d’une taille moyenne, plutôt rondelette avec de jolies jambes.

Elle marche sans trop se presser vers le fleuve. Elle jette un coup d’œil aux photos affichées par le cinéma dont les spectateurs ne sortiront pas avant au moins une demi-heure, car le film est très long. De ce côté-là, je suis tranquille. En passant, je vois la réclame pour un film pornographique et une séance spéciale: « Le vampire de Düsseldorf ».

Je ricane intérieurement, ma réalité l’emporte sur la fiction.

La femme aurait-elle senti que je la suivais ? Elle s’arrête à la devanture des Nouveautés Léon. Depuis la crise du pétrole les magasins éteignent leurs enseignes et font le noir dans leurs vitrines, plongeant chaque soir les villes dans un sommeil précoce. Le chaland attardé ne bade plus devant les étalages tentateurs.

Pourquoi s’est-elle arrêtée ? Je la dépasse et fais halte devant le stand Volkswagen qui jouxte ce qui fait office ici de succursale du Printemps de Paris, où elle semble s’absorber dans la contemplation des tenues d’hiver. De mon côté, j’écarquille les yeux pour apercevoir les nouveaux modèles de la marque allemande. La vitrine n’est pas éclairée, seule la lumière, assez faible, du lampadaire public pas encore touché par la restriction énergétique, me permet de voir la « Passat » en posant ma main en visière contre la glace du magasin pour éviter les faux jours.

Sans doute lassée de l’attente, elle se décide à reprendre sa marche. Elle passe derrière moi. Ses talons ne font pas de bruit. Elle doit porter des chaussures d’hiver à fortes semelles molles.

Moi, par contre, je suis chaussé de semelles de cuir renforcées, enfin celle de droite, d’un fer de talon qui évite l’usure prématurée et qui résonne, un pas sur deux, sur le trottoir, comme si j’avais une jambe de bois. Je reprends ma marche à la suite de la femme. Comme je n’aime pas me mouiller la tête, je tiens de la main droite, gantée, un grand parapluie qui me cache le visage déjà masqué par le col de mon manteau que j’ai relevé. Je fais claquer mon talon contre le ciment. Elle se retourne à demi d’un geste furtif et inachevé. Elle n’a pu voir que mon parapluie et mon manteau: noirs. Ombres incertaines et menaçantes dans cette rue déserte.

Traversant la chaussée perpendiculaire au cours, elle s’engage sur le pont. La Charente est là. L’eau est sombre en novembre. On entend des bateaux qui cognent par moments contre le quai en remuant leurs chaînes. Il n’y a personne sur le pont. On n’y voit goutte ou presque car les nuits précédentes, rôdeur furtif, j’ai cassé une ampoule sur deux à l’aide de mon tire-chaille. Elles n’ont pas encore été remplacées.

La femme, inquiète peut-être, a quelque peu accéléré le pas. Je m’arrange pour faire un beau « tap…tap » de mon talon ferré. Le bruit régulier dans le silence de la nuit prend une ampleur sinistre. Une voiture passe, tache de lumière soudaine et anonyme qui, en disparaissant, renforce le noir et la solitude. Il n’y a rien à attendre d’une voiture qui passe dans la pluie.

Le pont n’est pas long. Déjà la silhouette suivie tourne à droite sur les quais où la lumière y est, si l’on peut dire, naturellement parcimonieuse. Les maisons sont fermées. On se demande si derrière ces volets, quelqu’un vit ou meurt. Le silence est là la règle. On entend de temps en temps un plouf qui résonne entre les berges. Un poisson qui saute ou un chrétien qui tombe? On le saura, qui sait? demain, en lisant le journal. Encore un noyé, dira-t-on. Qui se préoccuperait du corps froid, violet, allongé à la morgue? Après-demain, on parlera d’autre chose.

Je me rapproche de la femme. Elle ne se retourne pas, mais son pas se fait plus saccadé, signe d’une peur qui commence à prendre dans le dos. Menace imprécise que la raison refuse mais ne peut conjurer. Ce moment-là, où rien ne se passe vraiment, est celui que je préfère. L’instant où chacun reconnaît le rôle de l’autre, où se crée le lien de la victime et de l’assassin. Je ralentis, lui laissant prendre de l’avance. Elle se retourne deux-trois fois. Soulagée peut-être de voir la menace reculer, inquiète peut-être de se sentir plus seule encore. Alors je regagne du terrain. On sentirait le frisson s’insinuer. Ma claudication sonore l’avertit. Elle tient bon. Je recommence mon manège: je lui laisse du mou puis je reviens sur elle, chasseur soufflant le chaud et le froid.

Une fois. Deux fois.

Maintenant. Elle est mûre. Je crois. Je me rapproche. Pas trop vite, la laissant écouter le bruit qui avance. Tap… tap…tap… J’accélère brusquement. Tap !Tap ! TAP ! Elle se met à courir. Course irraisonnée. Les jambes ont lâché.

Plus elle va devant, plus il fait sombre et moins c’est habité. Nous sommes loin encore de la piscine, mais en cette saison le coin n’est guère fréquenté le jour, et solitaire la nuit. 

Je ne cours pas, la laissant se calmer. Elle se remet à marcher. Se sent-elle ridicule d’avoir couru ? J’aimerais que la peur, la belle peur stupide, la sale pétoche qui nous met à bas, la glace lentement.

Je me rapproche. Si elle court, je gagne. Si elle ne court pas je perds. Le talon sonore fait son office. Il bat le pavé et résonne là devant dans sa tête qui doit s’affoler comme un grelot.

Dix mètres. Cinq mètres.

Je monte mes enchères. Elle ne court toujours pas. J’ai perdu.

Je la double, enfonçant la tête dans le col de mon pardessus. Son pas fléchit. Je ne m’arrête pas et passe sous l’ultime réverbère. Au-delà c’est la nuit. La nuit sans lune. Nuit noire de novembre. Nuit de coupe-gorge.

Elle ne peut plus me voir, ombre perdue au-delà de la lumière publique qui l’aveugle. Je traverse et m’installe dans un renfoncement de porte.

Comme je l’avais prévu, elle a changé de trottoir. C’est une ruse stupide du lapin qu’a prévu le renard. Le mouton se jette dans la gueule du loup. Son imperméable clair est facilement repérable, une vraie cible lumineuse hésitante sous la pluie.

Je sors de mon encoignure et je m’avance rapidement vers elle comme un diable sortant de sa boîte. Elle sursaute et reste bloquée sur place. Je la frôle sans m’arrêter. Ele repart aussitôt. Elle avance de plus en plus vite. Elle court!

Je fais demi-tour et j’attends.

Elle se remet à marcher.

Je la suis. Ma démarche borgne comme un lancinant martèlement.

Ça commence à suffire. Il faut en finir.

*

La Charente est juste à côté. Dans deux mois elle débordera et ira inonder toute la campagne, lac d’hiver enchâssé de brouillards ; noyant les chemins et coupant les routes. Si la crue est forte il y aura de l’eau dans les maisons des quais.

Pour l’heure, les grands arbres du bord, avec leurs mouvances d’ombres et leur croassement des branches, offrent la note lugubre qui convient à mes desseins. Par moments un vent loin venu de la mer fait craquer les branches dénudées et tourbillonner la pluie et les feuilles mortes qu’aucun cantonnier ici n’a ramassées et qui, pourrissantes, se mêlent à la boue.

Nous sommes seuls ici, pas même un chat. Pas même un oiseau. La pluie fait rentrer chacun dans son trou. Chappe liquide coulée sur la vie. Deux silhouettes incongrues se suivent dans la nuit. L’une est blanche, l’autre sombre. Le Bien et le Mal. L’archange et le démon.

Je diminue la distance, m’appliquant à respirer sombrement. Elle s’est arrêtée. La peur, sans doute, l’empêche d’avancer. La grenouille est fascinée par la couleuvre. La victime espère le bourreau. Je suis à cinquante centimètres d’elle. Elle n’entend plus que mon souffle de rut, court et rauque.

Je lui pose la patte dessus. Elle sursaute et frissonne. Le coup de sang comme lorsque sous la table le genou rencontre pour la première fois celui de la voisine. Tout se joue alors. Plaisir intense du premier contact. Le moment de l’attaque, le plus émouvant.

Elle frissonne et sursaute. Je la retourne et je l’embrasse, puis nous faisons l’amour debout sous la pluie.

Oh ! Mon chéri… me dit-elle.

*

Ce n’est qu’ainsi, en amour, qu’elle éprouve du plaisir, depuis une tentative de viol un soir qu’elle rentrait seule de cinéma. Aussi, bon mari, je m’applique à la terroriser pour la satisfaire. C’est du devoir conjugal façon Belphégor. Je ne comprends pas d’ailleurs comment, sachant que c’est moi, elle puisse avoir peur. Bientôt un an que ça dure.

Alors vous comprendrez que j’en aie marre. Je l’estourbis et la jette dans la Charente. On retrouvera son corps demain matin au barrage de Saint-Savinien.

***

Août 1974

Les lettres de mon venin

Le soleil brillait particulièrement quand j'étais sorti de prison, et ce n'était pas les années passées à l'ombre qui faussaient mon jugement : il avait fait réellement beau.

Aussi beau que le jour où le premier visé reçut ma première lettre de menaces.

Il fallait reconnaître d'ailleurs que c'était bien la moindre des choses car on était alors en juillet, et j'aurais béni le ciel pour son bleu sans nuages si j'avais eu le cœur à la mansuétude et au pardon des offenses.

Ce qui n'était pas tout à fait le cas, pour parler par euphémisme. Sept ans derrière les barreaux d'une prison et bien que libéré pour bonne conduite avant la fin des dix ans auxquels j'avais été injustement condamné, j'avais de quoi ne pas faire montre d’un caractère suave, poli et aimable.

L'assassinat d'une jeune fille de ma connaissance m'avait été imputé, suite à la négligence d'une enquête de gendarmerie pratiquée en dépit du bon sens, à des témoignages de mauvaise foi, à une mise au pilori sans jugement par la presse (après le bouclage le déluge !), à un jugement sommaire par un jury convaincu avant même les débats, à un procureur fier de ses résultats, et malgré une juge qui n'en pouvait mais.

Au demeurant, elle restait la seule personne qui dans cette affaire avait fait preuve d'un peu d'humanité et de probité, et en dépit de ma rancœur qui s'étendait largement à tous ceux qui furent mêlés à l'accusation dont j'eus à souffrir, je lui conservais une place à part dans mon cœur ou ma cervelle, du côté où subsiste quelques neurones accessibles au peu de sympathie pour autrui que je suis capable dorénavant de ressentir.

J'avais eu le temps de remâcher mon affaire – sept ans, c'est long – et ne pouvant prouver mon innocence, j'avais décidé d'en faire baver à mes tourmenteurs.

*

Jusqu'à l'erreur judiciaire dont je fus victime, j'avais toujours été un peu falot, un être timoré et renfermé, me liant peu, ne sortant pas en dehors de mon travail de comptable dans une moyenne entreprise.

 J'avais suivi, sans dégoût ni enthousiasme, des études secondaires où l'on m'avait dirigé vers un baccalauréat de techniques comptables car je ne brillais en rien. Je ne résistais pas non plus aux enseignements qu'on m'inculquait et, comme je ne répugnais pas à manipuler des chiffres, j'avais, sans heurts et sans histoires, réussi l'examen final.

À la suite de quoi j'étais entré dans la première entreprise qui avait bien voulu de moi et, mis à part la parenthèse d'un service militaire où je fus quasi incolore, j'y étais resté jusqu'à l'irruption de la police dans ma vie.

 Je n'avais quasiment jamais connu mon père qu'un accident de la circulation avait achevé un soir qu'il rentrait tard d'un travail harassant. Ma mère était donc veuve depuis longtemps et elle gagnait petitement sa vie dans un emploi à la Poste. Elle ne débordait pas d'amour pour sa progéniture qu'elle accusait de ressembler à son défunt mari et, enfant unique, j'avais été bercé par ses jérémiades journalières à mon endroit. Je lui gâchais la vie et à l'entendre, si mon père ne l'avait pas mise enceinte, elle ne se serait pas mariée avec cet individu et sa vie aurait été plus belle.

Je ne doute pas aujourd'hui qu'elle pût éventuellement avoir eu raison sur ce dernier point, mais n'ayant pas été choyé dans mon enfance, je ne me sentais que fort peu enclin en retour à l'amour filial et à la compassion pour les désagréments de sa vie. Durant mon incarcération où elle n'avait pas éprouvé le besoin, ni même la simple charité, de venir me voir, préférant m'accuser comme les autres, elle fut victime d'une atteinte cérébrale qui, la paralysant au trois quarts, l'obligeait à survivre dans une maison de retraite médicalisée.

Qu'elle y reste ! Moi j'avais autre chose à faire.

*

Durant ces sept ans de promiscuité avec la pègre et les matons, je m'étais endurci, j'avais appris à me défendre, et le petit employé de comptabilité avait laissé la place à un dur qui savait dissimuler quand il le fallait, et attaquer fort et vite quand l'urgence s'en faisait sentir.

Après la première année où j'avais pleuré sur mon sort, il avait bien fallu survivre, et de la même manière que je m'étais adapté depuis l'enfance au milieu familial et au milieu scolaire et pareillement coulé dans le moule de l'entreprise comme une matière molle, j'avais tout aussi facilement trouvé une place dans le monde carcéral où mes connaissances en comptabilité s'étaient avérées précieuses, tant pour l'administration pénitentiaire que pour la hiérarchie souterraine des prisons.

Ma mère n'ayant pas vendu la petite maison que l'assurance avait dû payer à la mort de mon père qui l'avait acheté à crédit quelques temps plus tôt, je m'y installai sans complexes. J'en étais d'ailleurs tout autant propriétaire qu'elle.

Il fallut aérer, je ne supportais plus l'enfermement, et nettoyer la poussière accumulée. Si ma mère ne déborda pas de sentiments envers moi, je ne pouvais lui dénier des qualités d'ordre et d'entretien ménager, aussi la maison fut bien vite en état pour que je puisse l'habiter.

Ayant pris mes aises, et savouré quelques jours ma liberté recouvrée, je fus mis en demeure par l'état de mes finances de rechercher une activité rémunératrice. Dehors, pour naviguer dans la société, je pouvais renouer des contacts avec d'anciens condisciples de la pension d'état de Fleury-Mérogis, car je savais depuis longtemps que je ne retrouverais pas la tranquillité qui avait été la mienne avant l'assassinat dont on m'avait accusé et reconnu coupable. C'était injuste, mais c'était comme ça, et je comptais bien m'adapter aux nouvelles donnes que j'avais en main.

Aucune entreprise honnête ne voudrait de moi comme comptable, mais j'avais décidé de ne plus être honnête, je ne souffris donc pas de l'exclusion qui me frappait. Au contraire, mon nouveau monde m'offrait des perspectives dont jamais je n'aurais rêvé auparavant. Il est vrai que je rêvais peu autrefois.

Les années de prison n'avaient pas été complètement perdues, car j'avais beaucoup étudié, et tout particulièrement la comptabilité, aussi bien française que celle des échanges internationaux. Et si les inscriptions sur mon casier judiciaire m'interdisaient l'expertise comptable en profession libérale officielle, la pratique en sous-main était dans mes cordes, et sans forfanterie, j'y excellais.

Je me fis donc une clientèle très particulière d'entreprises dont les opérations nécessitaient une relative opacité. Elles m'occupaient officiellement en tant que salarié temporaire pour des opérations ponctuelles à un taux horaire qu'aucun responsable syndical n'oserait inscrire sur un catalogue revendicatif.

J'étais donc parfaitement couvert par la loi, et les experts comptables officiels des entreprises se montraient enchantés de la qualité du travail fourni, puisqu'ils n'avaient qu'à présenter la note sans suer sur les comptes clients et fournisseurs de mes différents "patrons".

Ayant ainsi assuré confortablement le gîte, le couvert et le blanchissage de mes chaussettes, je pouvais me lancer dans la seconde partie de mon programme qui nécessitait que le temps passât.

Je commençais la peinture de chevalet avec des résultats désastreux, résultats qui n'avaient pas d'importance à vrai dire. Néanmoins, la pratique aidant, et quelques tricheries comme la projection de diapositives sur mes toiles pour dessiner les lignes principales, je pus sortir des tableaux que Renoir aurait reniés, mais qui représentaient suffisamment les choses pour que tout un chacun puisse y reconnaître ce que je voulais qu'on y reconnût.

L'écoulement de ces toiles ne présentait pas de difficultés, puisque je les vendais aux entreprises qui faisaient appel à mes services de maquilleur comptable. Je déclarais scrupuleusement les sommes gagnées ainsi aux impôts, et soigneusement je réglais les cotisations afférentes à la Maison des Artistes, qui les accueillait bien volontiers. Je fis monter ma cote, étant par entreprises interposées mon propre client, afin que mes gains dépassassent rapidement le minimum nécessaire à une prise en charge complète par cette honorable officine, me conférant ainsi l'honorable statut d'artiste peintre, qu'aucune loi n'interdisait à un ancien détenu.

Je laissais ainsi couler trois ans, afin de sortir de ma situation de libéré conditionnel, et le lendemain du dixième anniversaire de mon incarcération, j'envoyai mes premières missives malveillantes.

*

 Le capitaine de gendarmerie Arlaux, en caserne à Barville-les-Eaux, du côté de la Normandie, avait oublié depuis longtemps l'affaire de la jeune Brigitte (et la condamnation de Pierre Gougnardeau), quand il reçut par la poste une lettre publicitaire pour acheter une toile unique "qui le toucherait personnellement" disait le commentaire, lui rappelant son séjour dans cette bonne ville du centre de la France où il était en poste dix ans plus tôt.

La reproduction d'une toile – exécrable, mais il n'était pas connaisseur – montrait un départ pour le bagne d'un jeune homme qui portait sur le spectateur un regard dur qui mit le capitaine Arlaux mal à l'aise. Le peintre avait mis dans ces yeux un sentiment violent que la reproduction ne pouvait cacher, et qui détonait dans le tableau par ailleurs du genre naïf.

La signature était fort lisible, mais tout effort de décryptage s’avérait de toute manière inutile : le nom et l'adresse de l'envoyeur étaient imprimés en lettres anglaises prétentieuses suffisamment grandes pour que personne ne puisse y échapper.

 Gougnardeau Pierre, artiste peintre...

Le capitaine Arlaux fut un instant tenté de jeter la missive à la poubelle, mais il retint son geste et jeta un nouveau regard sur le tableau. Il se souvint alors de cette histoire moche, où la brigade avait fait un travail remarquable, arrêtant très vite le bon suspect, qui avait d'ailleurs été reconnu coupable par les Assises, malgré l'absence d'aveux, mais avec tant de "coïncidences" si concordantes qu'ils n'avaient pas eu à chercher plus loin.

Si c’était bien le Pierre Gougnardeau en question, pourquoi, dix ans plus tard, revenait-il se rappeler à son bon souvenir.

Le capitaine Arlaux décrocha son téléphone et appela son collègue en poste à Dangé-Saint-Romain, près de Châtellerault.

- Capitaine Arlaux se présenta-t-il abruptement comme savent le faire les officiers de gendarmerie, "passez- moi le lieutenant Blanchard."

On lui passa Blanchard.

- Oui ! Blanchard à l'appareil ... » se présenta Blanchard quand il fut en ligne, ce qui à défaut d'une marque d'imagination, dénotait une certaine forme d'honnêteté.

- Salut vieux ! Comment ça va ?

- Salut vieille branche ! - répondit Blanchard qui savait varier les dialogues - ça va et toi ?

Après quelques politesses d'usage, quelques souvenirs ravivés et quelques connaissances mutuelles évoquées, on en vint au fond de l'affaire.

- Qu'est-ce qu'il y a pour ton service dit Blanchard.

Alors le capitaine Arlaux de raconter l'affaire qui l'amenait, et l'autre d'en faire son affaire.

*

Le Président Durand-Ruelle, qui présidait la cour d'appel d'Annecy, ouvrit son courrier comme chaque matin et lut avec un agacement certain la publicité imbécile qu'un barbouilleur lui envoyait.

 Mais son agacement fit place à une interrogation quand il jeta un coup d’œil sur la reproduction de "L'innocent martyrisé", qui représentait le départ pour le bagne d'un jeune homme dont le regard semblait vous suivre, comme celui de la Joconde, mais sans le charme impalpable de celle-ci. Au contraire, le regard dur était ce qui se dégageait de ce chromo par ailleurs quelconque et d'une facture naïve fort convenue.

Mais le Président Durand-Ruelle, bien qu'il se piquât d'être connaisseur, ne s'attarda pas à l'analyse stylistique, car il se souvint immédiatement du nom qu'il découvrait : Gougnardeau.

L'affaire Gougnardeau. Un de ses plus beaux succès, un dossier exemplaire, une condamnation sans bavures, et les félicitations des confrères. Dix ans déjà, mais il s'en souvenait comme si c'était hier, car il avait rivé son clou à cette pimbêche d'Ermaneau, qui présidait la cour, et qui avait cherché à lui mettre des bâtons dans les roues, comme si elle n'était pas certaine de la culpabilité de l'accusé. Il lui avait rivé son clou, oh le plus courtoisement du monde et avec toutes les formes policées de la justice, mais il avait emballé l'affaire et mis les jurés dans sa poche de la plus belle manière.

D'ailleurs, cette affaire avait beaucoup fait pour sa carrière.

Et voilà que dix ans plus tard, elle lui revenait de bizarre façon au visage.

Dans la matinée, il passa quelques coups de fil à des amis qui se chargeraient de savoir ce qu'il en était de ce Gougnardeau.

*

Mlle Blustein, fille d'honorables commerçants et commerçante elle-même, reçut aussi la publicité qu'un rapin quelconque lui envoyait, et n'en fit pas grand cas jusqu'à ce qu'elle se souvienne – le nom du peintre servit de déclencheur – de l'aventure extraordinaire qu'avait été dans sa vie le fait d'être désignée jurée aux assises de Poitiers.

Elle téléphona longuement à sa meilleure amie.

-          Crois-tu que ce soit le même Gougnardeau ?

-          On ne sait jamais, tu devrais peut-être consulter ton avocat.

Maître Crapouillot fut consulté, mais ne vit d’emblée pas ce qu'on pouvait tenter, sauf honorer ses honoraires, naturellement.

*

HPB, soit Henri-Pol Belgueur, passé de Libération au Figaro, dépouilla son courrier, se demanda ce que lui rappelait ce nom de Gougnardeau, fit faire quelques recherches par sa secrétaire, l’insultant car elle n’allait pas assez vite, et décida que ce retour du petit comptable en mauvais peintre ne valait pas un papier de sa part, ni même d’un pigiste.

Jacques Perbeux, toujours resté à La Nouvelle République, ne pensait plus qu’à son prochain pastis. Il ne vit dans la publicité artistique qu’on lui envoyait aucune allusion à quoique ce soit qui le concernât.

*

Mon avocat si nul de l'époque pré-prison ne sut sans doute que penser de son courrier et de ce minable tableau, car il ne s’était pas amélioré avec le temps d’après mes « collègues » qui fréquentaient beaucoup le Palais pour des raisons, disons… professionnelles.

Un groupe de personnes privilégiées devint destinataire privilégié de mon prospectus, mais un courrier similaire parvint à toute une liste d'inconnus qui ne virent rien de plus que de la publicité dans cet envoi.

Je recommençais toutes les semaines, variant le fond du décor du tableau, mais réincrustant le personnage aux yeux bizarres que j'avais beaucoup de mal à refaire. La liste des personnes destinataires variait, me rapportant – ironie de la chose – quelques commandes que je me forçais à honorer quoiqu'il m'en coûtât.

Cependant ma petite quinzaine de destinataires privilégiés resta chaque semaine sollicitée pour acheter un tableau de Gougnardeau, ce qui commença à porter sur les nerfs de ses membres.

 J'eus bien entendu la visite des gendarmes, des coups de téléphones d'avocats, des injures des moins fortunés de mon cœur-de-cible mercatique, mais rien ne pouvait m’être reproché car je me livrais à activité commerciale activité commerciale normale, et je puis même ajouter que si tous les artistes peintres se montraient aussi rigoureux et entreprenants que moi dans leur prospection, ils auraient moins la réputation de crève-la-faim.

Après les premières manifestations de mauvaise humeur, je perfectionnais mon système de défense prudente en donnant pour titres à mes tableaux des phrases tirées de la Bible, des Évangiles et de l'Apocalypse. Ce n'était en aucune manière limitatif, j'y effectuais sans difficulté mon marché de phrases menaçantes ou au pire, sibyllines. Mais je me prémunissais ainsi de toutes velléités de m’accuser de menaces sans se heurter de facto à toute une institution encore puissante qui ne saurait admettre qu’on attaqua des citations de si nobles provenances.

Certes, mes clients privilégiés ne se laissèrent pas ennuyer sans riposter, et j'eus droit à un procès en bonne et due forme de la part des plus vindicatifs. Ils en furent pour leurs frais, j'avais, n'étant plus innocent, un excellent avocat qui parla de la libre entreprise et de la liberté d'entreprendre (sans craindre de se répéter), de la liberté et du droit de l'artiste, d'opérations normales de commerce, tout l'attirail nécessaire à une relaxe pure et simple. Sur mes indications, il fit remarquer que de nombreuses autres personnes recevaient sans se sentir agressées mes propositions commerciales, et que même, les ventes réalisées par ce procédé de promotion justifiaient la poursuite de l'activité, ce qui n'était pas faux, les quelques ventes finançant largement les frais d'envoi. Une vengeance rentable, en quelque sorte.

*

J'eus mes premiers résultats positifs dans un courrier qu'un de mes destinataires systématiques, Pierre Poulain, me fit parvenir au bout de plusieurs mois d'envoi hebdomadaire. Je résume sa lettre un peu longuette : employé de quincaillerie, il n'avait accepté le rôle de juré qu'à son corps défendant, il n'avait jamais totalement cru en ma culpabilité, mais, timoré de nature, il n'avait pas osé s'opposer aux autres jurés, unanimes et beaux parleurs pour certains ; depuis il était rongé de remords, et ne savait comment se faire pardonner, etc. etc.

Dans un élan de mansuétude qui ne saurait se renouveler, je le laissais dorénavant tranquille, lui envoyant en dernier l'image d'un tableau où le personnage, sur un fond maritime, souriait d'un air angélique.

Les autres eurent droit au renouvellement du traitement jusqu'à complète rémission.

J'engrangeais ainsi plusieurs dépressions nerveuses : M.Pommier, MME Poirier, M.Becasol et M.Redon ; M.Rebol, quant à lui, fit une première tentative de suicide, mais réussit la seconde ; Mme Boulard sombra dans la folie sénile, cependant le lien de cause à effet entre son nouvel état et mes prospectus n'est pas formellement validé ; Mlle Kromberg, alsacienne d'origine, quitta Arcachon et se réfugia chez ses parents à Ilgosheim, où elle mourut des effets de la pollution sur ses voies respiratoires fragiles ; M.Bernin fut quitté par sa femme, sombra dans l'alcool pour lequel il avait un penchant, et fait aujourd'hui la manche dans les rues de Tours ; le capitaine Arlaux, complètement déboussolé, quitta la gendarmerie, voulut créer une entreprise de gardiennage, fit faillite, et fut agressé un soir de mauvaise lune par une bande de drogués qui l'estropièrent à vie ; le Président Durand-Ruelle commit quelques bévues qui lui valurent la rancune tenace de ses pairs, se déconsidéra aux yeux de beaucoup et dû prendre un congé de longue durée sans émoluments ; Mlle. Blustein fut la plus coriace, elle attaqua en permanence par l'intermédiaire de son avocat, mais elle finit par négliger ses affaires et se retrouva dans l'obligation de vendre en catastrophe un commerce en perte de vitesse, sa santé mentale déclina encore plus vite que ses affaires, et elle fut hospitalisée en proie à une maladie de la persécution très invalidante ; M.Turpault se tua dans un accident de voiture du fait d'un abus de tranquillisants ; Mme Baptiste développa un cancer du sein, hélas sans rapport avec mes envois ; M.Dugommier perdit l'usage de ses jambes à la suite d’une attaque cérébrale, mais comme il était déjà âgé de soixante-dix-neuf ans, le doute demeure quant à l’origine de l’accident vasculaire (j’ai entendu parler d’une violente colère à l’arrivée du facteur, j’espère que c’est vrai) ; enfin, M.Velette, mon avocat de l’époque, se fit curé et visiteur de prison.

Quant aux divers journalistes, pas un qui manifestât le moindre regret, la moindre remise en question. L’un d’eux vient de décrocher le prix Interalliés, et je l’ai vu à la télé jouer les grandes âmes et donner des leçons d’humanité à la terre entière, tout gonflé de sa propre modestie.

*

Depuis je traîne mon ennui.

J’avais tant accumulé de venin en prison, tant réfléchi, tant rêvé de cette vengeance, que le vide de ma vie me pèse aujourd’hui où elle est enfin satisfaite. Souvent je me demande si j’ai bien joué, si tous double-comptes faits je n’aurais pas été mieux inspiré en tirant un trait et en regardant l’avenir. Quelquefois, je vais à la quincaillerie où j’aperçois Pierre Poulain. Il est toujours effacé, besogneux, modeste, scrupuleux, incolore. Je suis content de le voir, content qu’il soit là, content du seul moment de mansuétude que j’ai eu, et je ressors de là un peu rasséréné, heureux un instant d’avoir un peu pardonné.

Demain, j’irai rendre visite à ma mère à l’hôpital.

***

1996 - Décembre 2003.

 

NADA

Mon premier faux en écriture, ce n'était pas exprès.

Innocence perdue, l'affaire fut excitante.

Je travaillais en qualité de temporaire, à la mairie de La Rochelle, pour retranscrire sur ordinateur le fichier d'état civil. Tâche ennuyeuse, répétitive, contrôlée par une mégère tatillonne. Nous étions soumis, les trois semi-esclaves attachés à cette passionnante aventure moderne, à un rituel complexe de vérifications croisées, de validation à double clé et d'un système de mots de passe extrêmement prudent, le tout devant permettre une fiabilité à cent pour cent de la transaction.

Le Maire était passé nous voir, comptant sur nous pour cette modernisation du service public. Un gentil monsieur pas fier qu'on croise souvent dans la rue. Mais toute sa considération ne modifiait pas l'irrémédiable ennui qui m'envahissait dès le matin :

" Duvalet Jacques, né le ... à La Rochelle, fils de et de ... "

" Eschenauer Karl, né le ... à La Rochelle, fils de et de ... "

" Mokhtar Souria, née le ... à La Rochelle, fille de et de ..."

" Mouillard Valérie, née le... à La Rochelle, etc."

" Martin Patrick, né le ... à La Rochelle, fils de Martin Kléber-Marceau et de Valerio Maria ...

 Merde c'était moi !

Quelquefois, comme dit le poète, monte aux lèvres le nom de l'excrément humain.

Je transposais en numérique l'inscription papier. J'étais au cœur de la modernité, existant de par le code qui m'était attribué.

Je continuais mon pensum encore une demi-heure avant de passer la main à la contrôleuse tatillonne.

- Monsieur Martin vous l'avez fait exprès ?

- Quoi donc ?

- Le nom de votre mère, vous avez mis Balerio !

Mon doigt avait confondu deux touches contiguës sur le clavier de l'ordinateur : B pour V.

Non, je ne l'avais pas fait exprès, mais je trouvais drôle que cela soit arrivé sur mon propre état civil, et remerciais la chance que la maniaque soit passée derrière moi. C'était justement pour corriger ce genre d'erreurs qu'il y avait des vérificateurs. J'imaginais facilement les tonnes d'ennuis en tous genres qui me seraient arrivés si l'ordinateur et moi étions restés en désaccord sur le nom de ma mère. Saint Pixel, priez pour nous !

Après avoir, comme chaque jour, découpé chaque heure en périodes de dix minutes dont j'attendais péniblement la fin, vint enfin la pose déjeuner. Traînant dans les rues mon sandwich au gruyère, et au lieu de me livrer à une stérile comparaison de la distribution des trous dans, respectivement, la pâte cuite du fromage et la mie du pain, je me demandais comment il serait possible qu'une erreur se maintienne dans le nouvel état civil octétisé et j'en conclus que sauf mauvaise intention, le système s'avérait fiable. Conclusion satisfaisante et rassurante pour le citoyen, mais je n'en étais pas moins homme et doté d'une épouvantable cervelle qui s'autorisait des associations d'idées, des auto--allumages et autres songeries incongrues, indépendamment du contrôle de ma propre raison censurée par un sens moral, hélas ! désastreusement développé.

Passent les jours et passent les semaines, mange tes escargots, tricote tes mitaines, après le point-virgule, presse la touche [envoi]. Sempiternellement, sur le clavier, les doigts, qui vivent leurs vies, entrent les données que l’œil, à peine relié au cerveau vivant, repère sur le grand-livre manuscrit où le comptable scrupuleux a consigné nos noms, dates de naissance, mariage et décès (information éventuellement en attente).

Un neurone inoccupé, ça vagabonde, traçant de ses pseudopodes quelques sentiers inédits aux voisinages d'axones et dendrites prêts à tailler la route ensemble. Ce qui devait arriver se mit en marche, quelques-unes de mes cellules, nichées dans quelque encéphale plus ou moins archaïque, établirent un contact intime avec quelques chômeuses du néocortex, leurs chimies particulières inaugurèrent des amitiés électives : je réfléchissais au moyen de détourner du droit chemin la procédure de validation des entrées de données dans le nouveau catalogue des nés natifs de La Rochelle. 

Les choses ne seraient pas allées plus loin si le sort malicieux n’avait inoculé la grippe au second vérificateur, un individu sans grand relief, qui avait pour charge de repasser dans sa moulinette les fiches validées par Madame Grincheux-Tatillon, et qui, ne trouvant jamais d’erreurs après la sainte inquisition, se désintéressait probablement de ce qui pouvait advenir après le déluge. En tout cas, on ne notait jamais de sa part la moindre intervention, remarque, contestation de quelque sorte, et si la procédure n’avait pas exigé que sa clé soit entrée pour clore chaque nouvelle page de registre réenregistrée, nul doute que son absence n’aurait pas nécessité de modification majeure et fatales dans l’organisation du bureau.

L’analyste-programmeur ayant cependant tout prévu, bouclé, cadenassé, il fallut bien pour que l’ouvrage s’avançât, promouvoir au grade (temporaire) de vérificateur, une des petites mains qui assurait la base des registres, tout en rêvant aux nuages qui défilaient par la fenêtre.

Le sort tomba, ainsi va la chanson, sur le plus jeune. C’était moi.

J’étais, certes, le plus qualifié, étant le moins rapide dans la saisie basique : ma relative nullité, appliquée à une tâche moins critique, devrait s’avérer moins pénalisante pour l’avancement de la nouvelle cathédrale. Je devins donc la seconde clé. N’ayant pas trop d’encombrement cérébral dans cette activité de saint-pierre ultime, le manège neuronal repris de plus belle sur la piste de danse des idées inavouables. Roulez ! jeunesse…

Je ressortis d’un recoin le projet de quelques incivilités envers l’état civil. Uniquement à titre de curiosité, n’ayant pas l’intention de nuire à quiconque, juste histoire de vérifier (n’étais-je point promu vérificateur ?) que tout système a ses limites et que toute limite est un système.

Celui qu’avait concocté l’informaticien sorti, au minimum, d’une grande école d’ingénieurs, s’appuyait sur tout un ensemble d’équations, de confrontation des données critiques, vérifiant à tout bout de champ la plausibilité des informations entrées en liaison avec celles alors disponibles. Il interrompait le travail par une intrusion sur les écrans d’une boîte d’alerte au moindre manquement au probablement correct, à tel point que ce beau système avait été déconnecté d’un commun accord, même de Mme Grinchon-Tatilleux, la pourtant redoutablement consciencieuse employée municipale titulaire chargée de l’encadrement de tous ces jeunes clavistes recrutés pour la circonstance (et dont on ne pouvait attendre beaucoup en échange du peu qu’on leur offrait, bien qu’ils donnassent pourtant très largement au-delà de ce que justifiait leur situation précaire).

Déconnecté par une procédure si simple que s’en était à désespérer de l’École Polytechnique. Probablement qu’un léger bogue avait été la cause du maintien d’une trappe d’entrée à cet endroit du programme au cours de sa confection, et qu’elle avait été oubliée à la compilation. Car l’ingénieur n’avait pas envisagé que des gens ordinaires se serviraient du programme, et que l’inconfort n’ayant pas de liens avec sa logique à lui, les nouveaux galériens s’arrangeraient pour assouplir leur dame de nage. Naturellement, « Ils » nous avaient remis l’espion, quoique plus tolérant (sinon : nous menacions de croiser les bras), et avaient soudé la trappe.

Un second élément fondamental de la procédure consistait dans un contrôle par mot de passe de chaque personne autorisée, mot de passe changé obligatoirement chaque  jour, et devant contenir, outre des lettres et quelques chiffres, au moins un des signes de ponctuation de fin de phrase.

L’hypertrophie de la paranoïa ne s’accordant pas avec la vie courante, la mémorisation d’un mot de passe chaque jour différent, qu’il fallait entrer à chaque interruption un peu longue du travail, devint vite une impossibilité, et chacun, ayant épuisé les ressources du nom de son chien et de sa date de naissance, avait adopté le système personnel de modification minimale que l’un des jeunes préposés habitué des jeux vidéo avait mis au point et qui réduisait à pas grand-chose la sécurité recherchée jusqu’à l’obsession.

Mme Boileau, la grincheuse tatillonne, à l’usage plus sympathique qu’un premier abord nous l’avait fait paraître, se montrait la plus récalcitrante vis-à-vis des mots de passe et palliait sa déficience en écrivant chaque jour son nouveau code sur un morceau de papier. Au début des travaux, elle le cachait sous son clavier, puis vint le temps où le mot de passe du jour trôna sur un papillon jaune collé sur le bord de son écran.

Je ne fus pas long à trouver comment créer des individus fantaisistes. À chaque validation de ma part (touche [F12] ) un algorithme interne comparait de nouveau ma liste à celle de Mme Boileau et avertissait d’une erreur. Il fallait alors que Mme Boileau validât de nouveau ma liste. Ce qui était parfait tant qu’on n’y mettait point malice. Il me suffisait (mais ne le répéter à personne ! ) d’entrer sur la liste préalablement contrôlée par Mme Boileau un nouvel élément, de copier dans un tampon mémoire de l’ordinateur la liste modifiée par mes soins, de revenir à la liste originelle, d’y inclure une légère erreur, de faire résonner les trompettes du jugement informatique, de laisser Mme Boileau recorriger et revalider, de remplacer la liste par le tampon mémoire et de [effedouzer] de nouveau. Car il n’y avait pas de nouvelle comparaison ! Ah ! Ah ! Ah !

Enfin je le croyais.

Car la nuit le système tournait encore pour d’ultimes imprimaturs. Le lendemain de ma première entorse intentionnelle, un super contrôleur vint dans le service contrôler les procédures de contrôle défaillantes, et un programmeur remédia immédiatement au manquement en lançant dorénavant une comparaison de fichiers jusqu’à conformité ligne par ligne avant d’accepter l’entérinement par ma touche [F12].

Je fus ainsi mis en alerte maximale. Foin d’amateurisme et de dilettantisme ! Une tripatouillerie se devait d’être tout autant maniaquement sécurisée que le programme s’avérait maniaquement soupçonneux.[2]

Il aurait fallu se montrer bien sot pour ne pas envisager de suite qu’il faudrait confirmer moi-même les listes sur les deux postes, le mien et celui de Mme Boileau. Son mot de passe n’était plus un secret, encore fallait-il que je puisse me poser un instant devant son clavier. Son arrêt pipi aurait pu faire l’affaire, mais je n’aurais pas été seul dans la pièce, et il aurait paru saugrenu à tout le monde que je m’approche d’un ordinateur auquel je n’avais pas à toucher. Triturer ma cervelle ne me fit effectuer aucun progrès. Le terminal informatique de Mme Boileau m’était physiquement inaccessible. Quant à Mme Boileau elle-même, ça ne s’imaginait certainement pas.

Comme elle était consciencieuse, scrupuleusement, tatillonnement consciencieuse, et plutôt gentille en fin de compte, je ne me serais pas permis de la mettre en difficulté et de courir le risque de lui porter tort. Cependant, si j’avais des scrupules handicapant vis-à-vis des gens, je ne pouvais me laisser abattre par une machine et je cherchais frénétiquement, sous une apparence lymphatique, l’art et la manière de lui créer des rochelais virtuels.

N’ayant pas accès aux sources du programme, j’en étais réduit à rechercher les failles du système par l’observation de l’interface et le comportement des erreurs. L’expérience de la trappe qui nous avait permis de déconnecter une sécurité m’encourageait, ne doutant pas de l’existence de bogues. Je fis quelques essais pour voir. Pour voir ce que la machine digérait sans problème et les situations lui procurant des renvois gastriques. À mon grand dam, la machine ne tolérait pas de fantaisies et si les deux listes ne correspondaient pas ligne à ligne, l’alarme était donnée, et un message énervant (« Vérifiez les données et appuyez sur F12 ») s’incrustait sur nos écrans.

Quand s’afficha : «# ERROR 27 ; modify characters or use a wilcard before get ;# », je sentis mon encéphale faire un bond de cabri et la fumée me sortit par les naseaux. Jetant un coup d’œil aux alentours, je vis que le calme régnait, que chacun œuvrait normalement, indifférent à l’événement du jour. Le programme me parlait en anglais, ce qui n’aurait pas dû être. Rien pourtant sur la liste que je traitais ne justifiait un tel manque de courtoisie de la part de l’électronique. Donc, il y avait là un bogue ou quelque chose d’approchant.

J’avais, rêvant à ma dernière copine, appuyé sur une touche qui s’était coincée, se répétant à l’infini ou presque. Mais c’était déjà arrivé sans qu’on sorte Shakespeare.

Je scrutai ma page d’écran, ne vis rien de notable hors cette répétition de caractère, et demeurai perplexe. Je ne criai pas à l’aide et épluchai chaque ligne. En vain. Pourtant, un bogue, c’est de la logique, je devais logiquement trouver.

Bien évidemment, là où je ne cherchais pas : en minuscules vraiment minuscules, en bas de page : des références. Date, Numéro de fiche, Nombre de lignes, Nombre de caractères de chaque ligne, Numéro de la machine.

C’était le nombre de caractères qui était cause du dysfonctionnement poussant la machine dans ses retournements d’entrailles. Je tapai deux ou trois combinaisons de touches habituellement chéries des programmeurs pour accéder à des arrière-plans et découvris qu’en rêvant à ma dernière copine, j’avais, certes, appuyé sur une touche qui s’était coincée, mais encore que mon petit doigt gauche replié s’était appesanti sur les touches [Ctrl] et [Shift]. Un signe cabalistique s’était intercalé dans les nombres de caractères par signes.

-          Vous dormez Monsieur Martin ?

-          Non, je me suis trompé de touche, et j’avais un problème, mais c’est bon maintenant.

Je supprimai les caractères fautifs, tout rentra dans l’ordre, le signe étrange disparut, je pressai [F12], la fiche fut homologuée, puis je passai à la suivante en faisant preuve d’un peu de zèle pour prendre de l’avance, ce qui me permit de recommencer sciemment la manœuvre que le hasard avait révélée. Peu importait la touche qui se répétait, seul comptait le nombre exagéré de caractères par ligne.

Il me fallut le reste de la journée pour comprendre à quoi le terme « wilcard » s’appliquait. Un caractère magique, habituellement le point d’interrogation ou l’étoile, pouvait remplacer tout autre caractère. Un joker, pour parler en bon  français (Curieux, n’est-il pas ?). Je plaçais un astérisque à la place du nombre de caractères de la troisième ligne d’une liste, dans les petits caractères des références, grâce à mon petit doigt qui m’avait tout dit. À moins de la chercher, la marguerite ne se remarquait pas. D’ailleurs je n’avais jamais remarqué antérieurement la présence de ces références en bas de page. Je supposai que Mme Boileau non plus.

J’incorporai, ailleurs, une petite erreur classique, ce qui entraîna l’alerte et le retour de ma fiche à Mme Boileau qui corrigea et parapha. La fiche me revint ; j’ajoutai quelques espaces à la troisième ligne ; supprimai l’astérisque et entrai manuellement le nombre de caractères ad hoc ; certifiai par [F12].

Calme plat. Ça passait comme une lettre à la Poste.

La procédure ne prévoyait pas de « wilcard » pour les petits exécutants, il s’agissait là d’une fonction cachée que le programmeur réservait à d’autres usages que celui que je me promettais d’en faire. Avant que je puisse enfin sortir du bureau et retrouver une bonne copine avec qui il m’arrivait de froisser quelques draps quand nous nous trouvions l’un et l’autre entre deux amours, je fis quelques ajouts discrets à quelques fiches, pour tester les réactions des travailleurs de la nuit.

Le lendemain, point de super contrôleur. Bon. Je passai aux choses sérieuses.

Je guettai une célibataire décédée sans enfants. Lui en attribuai un, de sexe masculin, dans mes âges. Grace au tour de passe-passe dans les références, la maternité fut entérinée. Restait un bébé à naître.

Je créai une nouvelle fiche à son nom, et guettai une absence de Mme Boileau que des besoins pressants distrayaient régulièrement de sa tâche. C’était là que la hardiesse s’imposait. J’envoyai sur l’écran de la vérificatrice de choc la fiche du nouveau-né. Je me levai pour m’étirer, m’approchai de l’ordinateur en attente, faisant semblant de trébucher, je me rattrapai en posant une main sur le clavier de Mme Boileau partie pour une urgence. Je poussai un cri et un juron, et entrepris au vu de tous les collègues de réparer les dégâts. Dégâts imaginaires d’ailleurs, je ne suis pas maladroit, mais alibis parfaits pour justifier mes doigts sur le clavier. J’entrai le code affiché sur son papier jaune, validai ma fiche qui disparut de l’écran de ma collègue, retournai à mon poste, validai la fiche et créai une erreur sur une autre, déclanchant l’alerte habituelle.

Au retour de Mme Boileau, je m’excusai platement auprès d’elle, lui demandant de vérifier si je n’avais pas engendré des malheurs. Elle vérifia ma fiche fautive, me gronda gentiment pour ma maladresse et pour l’erreur, bénigne, que je commettais souvent, me rassurant sur l’innocuité de mon trébuchement.

Le lendemain, de super contrôleur aux abois, nous ne vîmes pas la couleur. Plus fort que l’éprouvette, j’avais fait un bébé tout seul.

Je laissai passer trois jours, et quand je sus que le grippeux revenait la semaine suivante, je me dépêchai de mettre au monde un fils de fille-mère tristement décédée jeune encore. Tandis que mes collègues quittaient tous la salle à l’heure du déjeuner, je retournai deux minutes « chercher mon portefeuille oublié », pour un rapide enregistrement sur les deux ordinateurs.

J’étais content que ma rétrogradation prochaine m’empêchât dorénavant de courir des risques pareils plus longtemps, et me contentai de deux identités disponibles qui pourraient me servir un jour, le cas où. Je pourrai toujours en faire quelque chose.

 

*

Et je n'en fis jamais rien. Rien. ¡Nada ! aurait dit ma mère, originaire de San Pablo de la Calzada, Espagne, fille de Manuel Sanchez Valerio et Luisa Gabriela Pérez Lorcatilla, mariée le 12 septembre 1967, à La Rochelle avec Martin Kléber-Marceau, fils de ...

***

- janvier 2004-

Un clou chasse l’autre

Jérôme

Le mec, c’est un connard de toutes manières.

Alors vous parlez si je m’en tape. D’ailleurs, lui ou un autre…

Depuis quelque temps, je vis à Arcachon, sur un bateau coincé entre un hangar et une pinasse. Un connard de bateau sur cale, qui n’est pas prêt de bouger. Je l’ai acheté pour pas cher à une putain d’ex-futur grand navigateur. Le bateau est un plan Joubert « tour du monde », en ferraille, datant de la fin des années soixante-dix. Le type l’avait déjà acheté à un couple qui n’avait jamais pu le terminer : les enfants nés dessus avaient grandi, et un jour, il ne fut plus question de tour du monde, mais d’école, de travail et autres couillonnades de la même eau saumâtre.

Moi, je m’en tapais du tour du monde, mais je voulais un truc peinard, et pouvoir foutre le camp si on m’emmerdait trop. Mais ce bateau, il lui manque toujours une merdasse pour qu’il puisse naviguer, et cette quelque chose, c’est des ronds, des connards de biftons, en francs ou en euros, c’est pareil. Le mât, ce connard de mât, c’était pas le bon qu’il y avait dessus, et l’autre enflure, il le savait quand il me l’a vendu son rafiot des mers australes qui n’a fait que La Rochelle-Arcachon en vingt-cinq ans. Et tous ces gadgets électroniques, ils sont trop vieux, périmés, obsolètes comme on dit depuis ces connards d’ordinateurs.

Et ça me connaît ces connards d’ordinateurs. Quinze ans que je bosse dessus, dessous, derrière, à côté. J’ai commencé comme rien du tout pour finir aujourd’hui pas grand-chose L’informatique beau métier d’avenir ! Quand j’ai appris celui de programmeur, c’était déjà trop tard, les connards de logiciels tous faits remplaçaient les applications maisons. J’ai traîné dans tout ce qui bougeait ; maintenant je fais des sites Web. Tant que ça dure !

Entre Bordeaux et Arcachon, j’ai du travail pour l’instant. Je travaille seul depuis que je me suis fait lourdé de Stern Data, une boîte de Nantes où j’ai marné quelques années avec un connard de polytechnicien qui s’était mis au vert pour faire du bateau. Qu’est-ce qu’il m’avait gonflé quand on a eu fait « Civilogic », un logiciel pour gérer les fichiers d’état civil des communes. C’est pas que c’était pas bon, c’est que le polytoc se réveillait la nuit en pensant qu’on lui pourrissait son œuvre, et il téléphonait à une plombe du mat’, quand c’était l’heure de fermer boutique, pour qu’on vérifie que tout marchait bien. Je me tapais les traitements de nuit, en rotation avec un connard de collègue qui aurait léché le cul au patron comme une espagnole fait chupa ; on lançait des sauvegardes, des contrôles, des ceci, des cela, et il lui en fallait encore à minoche largement passée. Il me gonflait tellement que j’ai fini par ne plus regarder les logs, et forcément ça lui a pas plu et il m’a lourdé. De toute manière, c’était un connard de première et j’en avais ma claque de sa bobine.

Après, j’ai vivoté d’intérim, puis j’ai créé ma propre boîte à moi tout seul, J.G. Consultant.  J, c’est Jérôme ; G, c’est Gaillert ; Consultant, c’est le connard qui sue tout l’temps pour des clopinettes. Enfin, maintenant, personne à me gonfler, sauf les clients, mais faut faire avec.

Mon bureau, j’en ai pas. Tout sur Internet. Accès par téléphone avec Wi-fi et ordinateur portable. Mon adresse officielle, c’est mon bateau. Et j’ai un vieux Renault Espace, qui va vers ses deux-cent-soixante-mille kilomètres, et dont j’ai juste fait repeindre la carrosserie pour avoir l’air prospère. Mais cette voiture, c’est mon vrai bureau mobile où je peux même dormir si nécessaire.

En ce moment je bricole des sites Web, mais pas comme ces connards qui savent juste afficher « bonjour » et qui ont de la peine à savoir passer le B en majuscule et qui s’intitulent concepteurs graphistes. Non, moi, je fais dans le sérieux : PHP, gestion de base de données, organisation de serveurs avec Apache, etc.  Pour des grosses boîtes qui ont des stocks et des flux à gérer.

Depuis que je me suis intitulé « consultant » et « informaticien-conseil », avec déclaration idoine chez les connards de profession libérale, personne ne me demande de curriculum-vitæ, personne ne s’inquiète de connaître mes diplômes ni de quelle école d’ingénieurs je suis sorti ni dans quel rang. Magique ! Avec tout ça, je me fais un petit revenu de petit cadre débutant, mais pour un travail que j’effectue quand je veux. À part que je peux guère espérer augmenter mes revenus sans employer un connard quelconque et lui tondre la laine sur le dos, je suis plutôt content de la combine.

Sauf bien sûr qu’il manque toujours vingt ronds le vingt du mois, et qu’à ce train-là, c’est pas demain que le marchand de mât aura ma clientèle.

Justement, le connard de devoir m’appelle, faut que je fonce jusqu’à Mérignac pour voir une boîte qui veut sa vitrine Internet.

Allo ! JBConsultant ?…

Oui…

J’ai répondu prudent, on ne sait jamais quel connard veut vous placer sa marchandise.

Alpha~Mer, nous aimerions vous consulter pour une création de site Wouèbe.

Le pékin à l’autre bout du fil, on aurait cru qu’il allait en faire pipi d’émotion dans son froc. J’ai dit « OK ! » et j’ai rajouté  « Conard ! » une fois le téléphone raccroché.

Mérignac, j’en ai pour une putain d’heure si tout va bien. C’est dans une zone à boîtes Hi Tech, au milieu des pins, qu’Alpha~Mer a planté ses bureaux. C’est comme ailleurs, des bureaux propres, les moquettes habituelles, le mobilier moyenne gamme (je prends les mesures pour mon devis), la réceptionniste-standardiste fournie avec le mobilier ou par une boîte de chiottes d’intérim.

Le jeune type déjà vieux qui me reçoit est tout net sur lui, il m’explique ce qu’ils veulent. Ça a l’air facile mais un peu bizarre par moments. Je lance un chiffre deux fois ce que j’ose habituellement, le connard en face a un mince sourire comme s’il s’était gercé les lèvres et me prie d’attendre. Il disparaît. Je fais le poireau en rêvant à un beau chèque, mais si on parle de beau légume, Nom de Dieu la gonzesse qui entre !

Retenez-moi ! C’est la poupée dans la trentaine fraîche, avec une carrosserie du tonnerre, des cannes pour Cannes, des bouées pectorales pour vous sauver de la noyade et un connard de postérieur qui vous flanque au garde à vous en moins de deux, même octogénaire.

Si ça ne suffisait pas : belle gueule et des yeux qui vous transpercent jusqu’au foie. Pour peu qu’elle soit intelligente, cultivée et riche, on ne voit pas ce qu’on pourrait demander de plus.

Excusez-moi, je cherche Mickaël Lestarade.

Il vient de sortir.

Ah. Bon.

Elle sort, laissant son parfum et un pauvre connard de mec tout coi et tout… tout ! quoi ! Je ne vous fais pas de dessin.

Le jeune vieux revient en suivant respectueusement un grand type sapé n’importe comment, sauf pour qui sait repérer l’absence de marques apparentes sur ses habits. Il y a du pèze derrière.

Il me tend la main.

Hubert Bouëy, je dirige cette entreprise. Nous sommes d’accord pour que vous nous présentiez un projet. Si nous sommes preneurs, votre prix nous agrée. Sinon, nous réglerons un quart de votre demande à titre de dédommagement pour l’étude. Sommes nous d’accord ?

Ben ouais, connard ! que je suis d’accord. C’est la plus honnête proposition qu’on m’est faite en deux ans de consultations.

Je pourrais vous présenter une première maquette la semaine prochaine.

Trop tard, dans deux jours maximums.

Difficile.

Ce serait une maquette bien payée pour deux jours.

Le salaud ! bien sûr que c’est bien payé.

C’est d’accord, mais les détails devront être peaufinés plus tard.

Entendu. Je vous laisse avec Mickaël pour vous fournir les bases de travail.

Le connard de Mickaël me dresse un tableau pompeux, qui ne me fait ni chaud ni froid, car il n’y a rien la-dedans qui puisse me servir vraiment. Comme c’est un vrai petit chef qui veut imiter le grand patron, il me snobe et m’oriente vers un plus subalterne.

Je vais vous laisser en compagnie de Mme Robineau.

C’est la Miss Monde de tout à l’heure. Il peut se trisser le connard, je ne perds pas au change.

Sylvie, je vous présente M. Gaillert, qui doit créer un site Web pour Alpha~Mer. Présentez-lui la société, les services que nous rendons, et ce … Je vous fais confiance.

Il tourne les talons, je lui fais une grimace dans le dos qui n’échappe pas à la beauté qui me regarde.

Ce n’est pas le mauvais bougre, vous savez, il est un peu coincé, c’est tout, mais c’est le neveu d’un actionnaire important.

Sacré neveu Mickaël !

Et l’autre, le grand mal sapé mais sapé rupin ?

Monsieur Bouëy. C’est Monsieur Alpha~Mer. Vieille famille bordelaise.

Ces Bouëy là ?

Oui.

J’aurais dû demander plus cher.

Cours toujours, bonhomme, ils sont plus près de leurs sous que du paradis.

Nos relations commençaient bien. L’heure qui suivit fut productive, et j’avais de quoi faire un premier montage.

Je propose un dîner, elle m’envoie paître. Ça ne fait rien, je n’y croyais pas, une gazelle pareille, ça en a tous les jours des invitations à dîner, et dans des restaus au-dessus de mes moyens.

Ça ne fait rien, c’était par principe. Ça ne fait rien, en sortant je me couperai le pénis avec les dents pour que ça ce calme un peu là-dedans !

Je tourne trois rues, gare l’Espace dans la pinède sur un parking d’une boîte fermée et, sur mon ordinateur, j’aligne quelques pages de code. Je marne jusqu’à ce que je n’y voie plus assez. Comme je suis là, je vais pousser jusqu’à Bordeaux. Je me paye une entrecôte et des profiteroles dans une super-cantine près du théâtre. Le ventre plein, je fais le tour des bars en quête d’une poupée pour décompresser un peu.

De temps en temps, ça me prend de jouer les noctambules. C’est du vice car je ne bois pas. Un Coca me tient la soirée. Mais j’écoute les histoires de connards qui parlent aux connards qui traînent dans les bars.

Sylvie

Pas mal le webard.

Évidemment il aurait bien mis la main sous mes jupes, mais de temps en temps, une femme, ça dit pas non. C’était pas le jour, dommage, mais franchement ce soir, j’avais trop de choses à régler à la maison, tout ce ménage qui attend, tous ces papiers qui demandent des réponses, toutes ces histoires de vente des concessions, du matériel ostréicole dont je n’ai plus l’usage, enfin tout ce qu’il faut faire quand il y a à faire. Il faut bien que je tire un trait là-dessus : le Joël Robineau il est mort égorgé et noyé et maintenant bien enterré. Et tout le monde sait bien que c’est un accident.

Le Jean Transenne, le petit futé de la déchèterie qui tenait tant à ma blouse pleine de sang qu’il l’avait gardée et qui aurait bien voulu mettre aussi la main sur ce qu’elle enveloppe d’ordinaire. Il s’est tellement retenu la respiration qu’elle s’est arrêtée toute seule. Enfin… d’après les gendarmes qui sont vraiment futés de par chez nous.

Et le charcutier, victime de la salmonellose.

Là, c’est pas vraiment moi, j’ai juste conseillé une vieille copine. Comme qui dirait Sylvie Robineau Consultant, pour jouer comme l’autre qui m’a laissé sa carte que je n’ai pas jetée.

Tout ça c’est du passé. Dépassés les trépassés. Aujourd’hui je suis technicienne dans un laboratoire de biologie marine, à Mérignac, banlieue de Bordeaux, où j’ai été recrutée pour mes diplômes et mon expérience dans les moules et les huîtres. Pas pour mes fesses.

Que j’ai pas mal, faut dire.

Seulement je veux m’en servir pour mon plaisir quand ça me chante ; le reste du temps, je m’assois dessus, ça sert aussi à ça.

Un autre jour, j’aurais peut-être pas dit non avec le champion du HTML. C’était pas le bon jour, c’est tout.

Pierre-Henri

Quel ennui de venir à Bordeaux, je n’aime pas cette ville, elle est trop loin de la mer tout en faisant semblant de rester un port. Néanmoins, les affaires m’y amènent régulièrement, le pays nantais ne suffit pas au développement de Stern Data.

Mon excellent produit « Civilogic » est dans sa vieillesse. Nous pourrons essayer de le rajeunir un peu pour le placer aux petites communes, cependant la rentabilité ne sera plus aussi intéressante que lors du lancement dans les villes moyennes, puis la phase des métropoles quand il fut très au point. Cependant je reste très fier de ce logiciel : zéro défauts, aucune perte de données, aucun piratage, aucune erreur sur des millions de fiches d’état civil validées. Mais cela s’obtient par une vigilance de chaque instant, quelquefois des sacrifices nécessaires, comme lorsque je fus contraint de me séparer d’un collaborateur compétent qui n’avait pas l’esprit de l’entreprise.

L’avion me dépose à l’aéroport de Mérignac, et un taxi m’emporte sur une zone d’entreprises de cette banlieue. J’y ai plusieurs bons clients, pour qui Stern Data met au point un certain nombre de programmes particuliers sur lesquels la sécurité est fondamentale. Stern Data a ainsi, au cours de ces dernières années, réussit sans bruit à intéresser de nombreuses entreprises qui traitent avec l’aviation et les fusées et d’autres qui travaillent avec l’armée. Discrétion et sécurité maximale, c’est ma devise depuis Polytechnique, et l’image de marque de Stern Data que j’ai créée à Nantes où j’avais depuis toujours des liens familiaux, sans oublier la maison de vacances de toute mon enfance et mon adolescence à Pornic, joli port atlantique où mon bateau est amarré.

Jérôme

Le mec, c’est un connard de toutes manières.

Alors vous parlez si je m’en tape. D’ailleurs, lui ou un autre… J’écoute son histoire, ça m’a toujours fait bicher les pleurnicherie des connards qui ont un verre dans le nez. Des fois, quand on est seul tout le temps, ça fait du bien d’écouter les malheurs des autres.

Une histoire d’héritage qui lui passe sous le nez.

Ça, j’adore.

Celle-là, elle est vraiment chouette comme pas la femme du hibou. Le connard comptait sur l’héritage d’un grand-oncle. Quand le tonton est allé chez Charon, le petit-neveu a biché. Pas longtemps. La fille du vieux, décédée depuis si longtemps que le neveu ne l’avait pratiquement jamais connue, aurait eu un fils. Un fils dont personne n’aurait entendu parler. Mais le notaire est formel.

Je bois mon Coca en jubilant. Il n’y a pas mort d’homme, mais apparition d’un vivant. Le connard en chiale dans son x-ième whisky. Bien fait, il n’a qu’à boire du cognac !

J’ai l’oreille qui hallucine. Le nom qu’il dit, ça me rappelle quelque chose, bigrement bien quelque chose. L’histoire est encore meilleure.

Quand je travaillais pour l’autre connard de Stern Data, nous avions transféré le registre d’état civil de La Rochelle sur une base de donnée « Civilogic ». Je m’en souviens bien, car c’est à ce moment là que le Pierre-Henri Bru-Lefebvre m’avait lourdé.

Il me gonflait tellement avec sa sécurité, sécurité, sécurité… j’en avais la nausée, il emmerdait tout le monde avec ses mots de passe, ses vérifications, ses contre vérifications. La révolte avait soufflé chez les clavistes, j’avais dû bricoler un peu le système sinon c’était tout qui foutait le camp. Les gens, ça a beau être connards et compagnie, c’est pas des machines.

Évidemment, un petit malin avait trouvé la combine. Une première fois, j’avais resserré les boulons. La deuxième fois qu’il s’y était remis sur des petites choses, j’avais laissé faire sans rien dire. Juste pour emmerder Pierre-Henri et sa sécurité zéro défauts.

Je me suis bien amusé à voir le jeune connard transformer deux fois des jeunes femmes décédées en mères célibataires, et faire naître ensuite les deux orphelins, par la seule vertu d’une écriture informatique. Je ne sais pas comment il a pu faire valider ses fausses fiches par l’autre vérificateur, mais j’aurais pu le coincer facilement. Au lieu de cela, j’avais noté soigneusement les références des nouveaux nés, pour les lancer à la gueule du polytocard au petit beurre. Et puis j’avais laissé courir, l’idée de pouvoir le faire me suffisait.

Le petit fils qui apparaît pour l’héritage, c’est l’un des deux rochelais virtuel ! à se tordre.

Je raconte pas le truc au connard qui chiale dans son whisky, c’est pas la peine de lui gâcher son malheur. Comme je suis en verve après ça, je fais un peu de gringue à une grande bringue un peu partie ; ça roule ; on termine chez elle et ça chauffe sous la couette. Le troisième coup traîne un peu en longueur, c’est pas plus mal. Le matin on se demande ce qu’on fait là, on se sépare sans pleurer, au poil ! Dehors il pleut. C’est dans l’ordre des choses.

Je rentre à mon bateau sur cales. Je bosse toute la journée et une bonne partie de la nuit sur le site d’Alpha~Mer. C’est pas facile facile, il y a quelques fonctionnalités dues à la confidentialité des données qu’ils transmettent à quelques partenaires (qui doivent s’identifier), qui nécessitent un peu de soin. Mais dans l’ensemble, je ne suis pas mécontent du travail. J’arrête quand les yeux me piquent.

Il fait nuit depuis longtemps. Je mange une soupe en boîte, un bout de fromage avec du pain dur, car j’ai oublié d’en acheter du frais, puis je me croque une pomme qui ne demandait rien à personne, et je vais me coucher. Salut les connards !

Le matin, je m’éveille avec le dernier coq du Grand Sud-ouest encore en activité chez une espèce de demi-clodo que les chicosses du bassin n’ont pas encore réussi à chasser et qui loge, pas loin de mon bateau, dans une vieille bâtisse en bois qui revient à la mode. Je me réchauffe un fond de robusta à vous faire tomber pour dopage, et je me remets à mon ordinateur. À midi, c’est plié. Je tire un fil au neveu Lestarade, lui dis que j’aurais terminé vers dix-neuf heures, que je pourrais rencontrer son patron vers vingt heures.

Il s’offusque. Je lui dis qu’il ferait mieux d’en toucher deux mots à Bouëy.

Bon, ne quittez pas !

Je ne bouge pas d’un poil.

Quand il revient au téléphone, il est poli, me dit que c’est parfait, que Monsieur Bouëy me recevra à vingt heures.

Bon après-midi, Monsieur  Connard !

Je passe le mien à buller, faire ma toilette de printemps, gratter un hublot dont le joint laisse à désirer, tailler le bout de gras avec l’ouvrier qui est venu dans le hangar voisin réparer un moteur de bateau. J’apprends quelques trucs qui serviront si le Loustic (c’est le nom de mon épave) consent, un jour, à mettre les voiles.

À sept heures du soir, je mets l’Espace en position marche, direct Mérignac les maniaques. Bouëy me reçoit tout seul. Je lui montre le projet. Il s’y connaît, la vache ! Comme je ne cherche pas à lui en mettre plein la vue car je suis sûr de la qualité de mon travail, il opine du chef car c’est sa fonction, et une heure plus tard, il me dit :

- Ok, c’est bon pour le moteur. Deux ou trois bricoles à revoir, je suis très impressionné. En revanche votre interface est nulle.

-          Deux jours, je vous rappelle.

Il se fend la pipe.

-          Ok, Ok, ne vous fâchez pas, mais l’interface est nulle quand même. On va manger ? Je vous invite.

Je cède, d’abord parce qu’il a raison, les interfaces, ce n’est pas mon fort, et que j’ai faim.

-          La Petite Farine, ça vous va ?

-          À vos frais, très certainement.

Ce restau, rue du Chai des farines, à Bordeaux, de dehors ça paye pas de mine, mais quand ils vous présentent l’ardoise, c’est format à l’italienne, pour que tous les chiffres avant la virgule puissent loger. Ce qu’on vous sert, c’est pas bon, c’est extraordinairement bon. Seulement moi, j’avale un peu de travers, car quand nous sommes arrivés, il n’y avait plus de table disponible, ce qui n’a pas perturbé le Bouëy, qui est allé nous installer à une table déjà occupée par deux cadres bon chic bon genre. L’un, un industriel ami du mien, l’autre un fournisseur du premier, mais pas ami du tout avec moi.

Ce connard de polytoc de mes deux : Pierre-Henri Bru-Lefebvre.

On nous présente, on dit qu’on se connaît. Ça rigole côté grosse galette, on explique vaguement, et on se regarde en chien de faïence.

Le repas déride un peu toutes les grimaces, la conversation devient presque cordiale. On fait contre mauvaise fréquentation, bonne figure. Bref, après le café (excellent) tout le monde se retrouve dehors. L’ami de Bouëy dit que ça tombe bien, que celui-ci peut ramener Bru-Lefebvre à l’aéroport. Bouëy donne son accord avec sourire, mais au retour, il nous ramène à ses bureaux et me refile la corvée. Le moyen de dire non ?

Je me coltine donc ce connard d’ancien patron, qui me lance quelques remarques peu amènes sur ma situation, se permet des critiques sur mon travail qu’il ne connaît pas, me rebat les oreilles avec la sécurité informatique.

Pour l’emmerder, je lui raconte l’histoire du type qui n’hérite pas à cause de « Civilogic ». Il ne me croit pas. Je lui fournis les détails, nom du faux né et nom du non-héritier. Je le largue à son avion en jubilant rien qu’à voir sa tête de connard qui vire au gris.

Et je me sens soulagé d’avoir vidé mon sac et, en quelque sorte, régler mes comptes avec Stern Data. Le soulagement d’un abcès crevé.

Je me couche dans ma cabine humide et dors comme un ange.

Pierre-Henri

Je ne peux croire ce que mon ancien collaborateur m'apprend. Il aurait laissé un piratage se perpétrer sur mon logiciel. Des faux en écriture seraient mémorisés dans l'état civil de La Rochelle. C'est inadmissible. C'est toute la crédibilité de "Civilogic" qui est en jeu, et par extension de Stern Data. Mais ce soient des choses qui arrivent, je ne peux pas laisser cette information circuler si elle est fausse, et encore moins si elle est vraie.

Il n'y a pas à réagir dans la panique, il convient en premier lieu de vérifier la véracité des allégations de Gaillert. De moins sérieux que moi auraient depuis longtemps jeté les enregistrements des opérations anciennes. Ce n'est pas la politique de Stern Data. J'entretiens en permanence des mémoires de sauvegarde de toutes les opérations de l'entreprise. Je saurais remonter le temps et retrouver l'anomalie, si anomalie il s'avérait qu'il y a.

C'est curieux qu'un individu comme ce Gaillert puisse se présenter comme consultant-senior, on penserait que le diplôme d'ingénieur est exigé pour cette catégorie de services. Ce n'est point qu'il soit incompétent à son niveau, mais n’y a-t-il pas confusion des genres ? J.B.Consultant, c'est à rire ou à admirer ?

L'avion n'en finit pas de se poser à Nantes. Je préviens mon épouse que je ne rentrerai probablement pas de la nuit, devant vérifier des données très importantes.

Elizabeth n'est pas rentrée, je ne m'en étonne pas, ses diverses activités bénévoles l'occupent énormément, mais elle a toujours su se montrer présente quand mes affaires l'exigeaient. Nous formons un couple équilibré, si tant est que cette notion ait un sens, c'est précieux pour une activité aussi exigeante que la mienne. Elizabeth ne travaille plus depuis la naissance de notre enfant, Charles-Henri, âgé aujourd'hui de dix-neuf ans, et elle semble très heureuse. Sa famille, apparentée aux de Valleures et à une ancienne famille d'armateurs, fut enchantée de notre mariage et de notre installation à Nantes, facilitant mes premiers contacts avec les entreprises régionales.

  Aujourd'hui, Stern Data traverse un moment délicat de la vie des entreprises : la croissance, la diversification ou la sclérose, l'évolution ou la dépérition. "Civilogic", mon logiciel phare ne suffit plus à maintenir un train de vie conforme à mes désirs. Les autres contrats avec l'armée peinent à apporter leur marge à la société, et les nouveaux logiciels standards, bien que la sécurité ne soit pas leur fort, finissent par concurrencer mes produits

Il est naturellement très tard quand j'arrive à mes bureaux. Comme souvent, j'y suis seul, les salariés n'acceptant plus aujourd'hui de travailler comme je le fais.

Je me connecte à mon système et recherche les dossiers de La Rochelle. La recherche, quoique se faisant dans d'énormes mémoires, est relativement rapide car je veille à ce que mon matériel soit toujours de la dernière génération et que le système de gestion bénéficie des paramètres les plus affûtés. Je peux rapidement accéder aux rapports d'erreur de l'époque. Il s'agit maintenant de lire des lignes presque toutes semblables, jusqu'à ce que l’œil exercé découvre la faille. Ce n'est pas difficile en soi, et du petit personnel peut normalement venir à bout d'une tâche de base comme celle-ci, mais ne tenant point à ce que des informations capitales courent le moindre risque, et ressentant une certaine urgence par ailleurs, il se justifie que j'effectue moi-même la vérification de la faute de mon ancien collaborateur.

Quelques heures me sont nécessaires pour repérer le lieu de la malveillance. Il a fallu la complicité ou la négligence de plusieurs salariés pour détourner ainsi un système parfait. L’ennui en informatique, c’est l’humain, je rêve d’une informatique pure avec zéro intervenant.

On ne peut plus revenir en arrière, car toute modification a posteriori serait claironner la fraude et mettre en péril la confiance dans toutes les données conservées par « Civilogic », ce qui ne saurait s’envisager.

Un fugace sentiment d’impuissance me navre, mais qui ne subit, de temps en temps, une légère faiblesse ? Quoi qu’il en soit, l’indélicatesse dont je suis victime, dont je fus victime, pour décrire plus exactement la situation, risquerait de me porter préjudice à un moment crucial. Ma probité m’incite à rendre public l’effraction de mon logiciel, mon intérêt commande le silence.

Je n’avais jamais compris Corneille au lycée. C’est chose faite.

J’éteins la lumière de mon bureau et jète par habitude un coup d’œil sur le courrier que je n’ai pas étudié aujourd’hui. La banque m’écrit. Je m’attendais à des difficultés de ce côté-là, la formule de catastrophe paraîtrait mieux appropriée. Stern Data est au bord de la liquidation judiciaire. Ce sont, certes, des évènements qui arrivent dans la vie des affaires, néanmoins, il est déplaisant d’en arriver là, d’autant que plusieurs personnes dépendent de l’entreprise et que le marché de l’emploi nantais ne permet pas de leur laisser espérer un reclassement, ni rapide ni aisé.

Il semble prudent de clore la journée avant qu’un nouveau désagrément vienne gâcher l’harmonie de la nuit. De plus, il n’y a aucun remède avant le lendemain. Je ferme les bureaux et rentre chez moi.

Elizabeth est rentrée et n’est pas couchée. Je la rejoins dans sa chambre pour lui souhaiter le bonsoir. Elle prépare une valise.

-          Tu pars en voyage, ma belle amie ?

-          Ah ! Pierre-Henri, je suis contente que tu sois rentré, je préfère te le dire de vive voix, je te quitte.

-          Pour longtemps ?

-          Toujours, je suppose.

-          C’est beaucoup, en effet. Tu pars seule ou avec un homme ?

-          Ni l’un ni l’autre, avec une femme, Éva.

-          Prénom parfait. Est-ce que je la connais ?

-          Il semblerait que non, mais je ne saurais jurer de rien.

-          Divorcerons-nous ?

-          C’est préférable.

-          Charles –Henri est-il informé ?

-          Oui, naturellement, il aime beaucoup Éva.

-          Je me sens dans l’obligation de l’aimer aussi, mais il n’est pas certain que j’aille jusque-là.

-          Ne te fais pas plus mauvais que tu n’es.

-          Bien, j’ai eu une journée assez difficile, si tu le veux bien, je vais aller me coucher.

-          Bonne nuit, Pierre-Henri.

-          Bonne nuit, Elizabeth.

Je l’embrasse sur le front et rejoins ma chambre. Ma femme me quitte, ce sont des choses qui arrivent. La journée fut vraiment dure, en fin de compte. Une douche rapide, et le lit m’accueille pour un sommeil, j’espère, profond.

Jacques

Ce matin, mes cheveux me tirent un peu. Tous ces whiskys bus la veille en sont sans doute la cause. J’ai des excuses, cependant, après la nouvelle que le notaire m’a apprise.

J’étais venu à Bordeaux pour hériter du grand-oncle, et l’on a découvert qu’un petit-fils inconnu existait. Né à La Rochelle. Jamais je n’en avais entendu parler dans la famille. Il est vrai que l’oncle n’était pas en odeur de sainteté, qu’il ne nous fréquentait pas et sa fille, Bernadette, si je l’avais vu deux fois dans mon enfance, c’était bien le bout du monde.

Il est vrai aussi qu’après le décès de mon épouse, j’avais quitté la quincaillerie de Saintes où j’avais effectué mon apprentissage de vendeur magasinier, pour trouver un emploi à Châtellerault, chez Marcirault & Gilard. Il y a une grosse dizaine d’années, j’avais eu l’honneur de siéger comme juré aux assises de Poitiers, pour cette affaire d’un comptable qui avait assassiné sa jeune voisine.

Il avait beau eu nier, il avait été condamné, et j’avais voté coupable comme tous les autres membres du jury, à l’exception de cette commerçante, Mme Blustein. Moi qui avais assassiné ma femme, il y a bientôt trente ans en la noyant dans la Charente, car j’étais excédé du scénario invraisemblable et de la de la pantomime qu’il me fallait jouer pour trouver le plaisir conjugal, j’étais bien placé pour ne pas croire aux comédies de l’erreur judiciaire et de « l’innocent persécuté », nom d’un tableau dont le coupable, Gougnardeau, m’avait envoyé récemment la reproduction, pour me harceler, pendant six mois chaque semaine, jusqu’à ce que je lui écrive pour l’assurer que je n’avais jamais cru à sa culpabilité.

Et voilà que l’héritage s’envole. S’envole à cause d’un ectoplasme qui fait surface.

Ce n’est pas que cette évaporation soit plus injuste que le fondement même de l’héritage, mais aussi immoral que soit ce principe, l’argent qui me serait échu tombait à pic, car ayant envisagé ma retraite prochaine que je ne tenais pas à couler dans le logement HLM de Châtellerault que j’occupe depuis de nombreuses années, j’avais fait des projets d’achat d’une petite maison du côté de Marennes, entre fleuve et océan. Ce n’est point que cette accession à la propriété immobilière soit impossible sans cet apport du grand-oncle, cependant je dois confesser qu’il arrivait à point pour rendre plus facile la recherche, la négociation, l’achat et les aménagements nécessaires, qui auraient pu aller jusqu’au superflu.

Bien sûr, il me reste la possibilité d’éliminer le petit-cousin, mais, outre que je ne tiens aucunement à recourir à de tels procédés, je n’étais pas certain que l’héritage m’écherait alors. Le petit-cousin inconnu avait pu convoler et faire pondre une nombreuse descendance prioritaire dans l’ordre successoral.

Et ce serait-elle qui récolterait les fruits de mon labeur ?

Non.

Je me devais d’élucider, pour commencer, la situation de cette incarnation notariale avant toute décision définitive.

        Il faut bien qu’il soit quelque part, ce néo-petit-fils du tonton.

Me dis-je in petto. Et il allait bien falloir qu’il apparaisse autrement que sous forme de ligne dans un registre d’état civil.

Il sera toujours temps alors de prendre des mesures radicales.

Pierre-Henri

Le petit matin me trouve quelque peu chagriné des évènements de la veille, et je n’ai pas le cœur à effectuer mes exercices abdominaux habituels. Car aussi riche soit-on, chacun est contraint de faire ces efforts soi-même ou de n’avoir d’abdominal qu’un relâchement honteux.

J’avais toujours maintenu, à côté d’une rigueur intellectuelle qui constituait l’essentiel de mon capital professionnel, une solidité corporelle par des exercices gymniques quotidiens qui me valaient, à quarante-cinq ans passés, de présenter au monde un ventre plat et des biceps plus puissants qu’on s’attendrait chez un informaticien. Cette entorse au rite matinal doit se mesurer à l’aune de cette habitude jamais démentie depuis la fin de mes études d’ingénieur.

J’étais, à n’en pas douter, plus affecté que je n’aurais voulu l’admettre du départ de mon épouse et des difficultés financières de mon entreprise ; néanmoins, au risque de paraître insensible, je me retrouvais plus atterré par la faille logicielle qui, non seulement ruinerait définitivement ma société, non seulement jetterait un trouble aux conséquences imprévisibles sur l’état civil français géré, pour au moins trente pour cent aujourd’hui, sous « Civilogic », mais encore réduisait à néant ma recherche d’algorithmes et de procédures pour une informatique parfaite, recherche qui avais pris chez moi l’importance d’une quête de Graal qui s’avérait quichotesque.

Comme d’autres sont fier-à-bras, j’étais, malgré l’inévitable érosion de l’âge, demeuré fier-à-cervelle comme la plupart des polytechniciens ; le coup qui m’était porté dans ce que mon être présente de plus fondamental, m’entrainait à des remises en cause des conceptions morales les plus solidement collées sur ma conscience.

Et je me mets tout simplement à envisager d’incarner le rochelais virtuel en vue de toucher un héritage qui remettrait à flot mon entreprise, et qui ramènerait à rien par la même occasion la faille de sécurité que je n’avais su éviter, en donnant chair, corps et âme à cette potentialité de l’état civil. Car si être vivant il y a, erreur s’efface.

Évidemment le café matinal me réveillant, je vois que mon âge et celui de l’héritier virtuel ne sauraient coïncider, et si je me flatte d’avoir conservé une ligne juvénile, je ne suis point fat au point de croire que je pourrais me faire passer pour un individu de vingt ans.

C’est alors que mes pensées se tournent vers mon fils. Charles-Henri vient de fêter, lui, son dix-neuvième anniversaire.

Jacques

Mes congés étant programmés en vue des formalités de l’héritage, je dispose de quelques jours pour mener une enquête sur mon parent évanescent. Le train me porte à la gare de La Rochelle, et mes pieds à la mairie.

Comme j’aurais dû m’en douter, les services d’état civil n’y sont pas logés, mais on m’indique (avec gentillesse au demeurant, ce qui ne laisse pas de surprendre), leur localisation quelques rues plus loin. Je m’y rends.

L’attente nécessaire ne dure guère. Je précise ma requête à l’employée qui trône derrière l’écran de son ordinateur. Il faut s’armer alors de patience, expliquer le pourquoi du comment, singer le humble et le soumis, puis laisser percer un début de colère, attendre que Josette s’informe auprès de Lucette de la conformité d’une telle demande, pour enfin apprendre ce que je sais déjà. À savoir : la date de naissance et le nom de mon cousin, celui de sa mère, son prénom (Bernadette) et la mention « père inconnu ».

Je me retrouve dans la rue gros-jean comme devant. 

Comme je me méfie des ordinateurs auxquels je ne comprends rien, je reporte mes pas à l’état civil, et demande à consulter les registres officiels, en papier.

Qu’on puisse mettre en doute la fiabilité de l’ordinateur (« Qui ne se trompe jamais ! ») met la préposée dans tous ses émois. Mais comme j’avais, la fois précédente, manifesté toute la gamme des mimiques nécessaires, elle ne juge pas utile de me les faire réitérer, et me renvoie au chef de service qui, après les haussements de sourcils de circonstance, les questions pertinentes, les remarques plus ou moins amènes, consent à me laisser consulter, sous la surveillance d’une charmante jeune femme que ça a l’air d’amuser, les vénérables registres dans leur belle couverture cartonnée et renforcée de cuir noir.

L’année qui m’intéresse est close depuis vingt ans.

Je cherche à la date fatidique de la naissance du cousin et trouve … rien !

Je recommence mes recherches en partant de sa mère. Elle est bien née un jour et morte un autre quelque trente ans plus tard. Mais de progéniture, pas la moindre.

« Nom d’un petit bonhomme ! » me déclare mon in petto dans son langage imagé.

Vérification et contre vérification. Confirmation du hiatus entre le numérique et le calligraphaire.

Je ne dis rien à la donzelle et, remerciant tout le monde, je tire ma révérence.

Si quelqu’un se met à réfléchir, c’est moi. Et bien que l’exercice soit fatigant, je n’y rechigne pas. Voilà bien un individu qui n’existe que par l’ordinateur. Je sens l’entourloupe là-dessous, et je ne sais pas qui je vais faire payer, mais je vais faire payer.

Jérome

Le connard de matin est si beau que j’en ai presque honte. Je tire ma flemme, me prélasse au soleil, regarde les nuages et le vol des mouettes et des connards de goélands.

Quand, après le petit déjeuner, mon regard tombe sur la coque de mon putain de bateau, je fais la grimace. Il est à peu près certain que je n’aurais pas les moyens de remettre à flot un tel engin de merdouze, et que je suis condamné à vivre comme un connard, ridiculement, dans un connard de voilier inconfortable sans le bénéfice de la navigation.

Ce petit coup de lucidité ne m’empêche pas de profiter du beau temps jusqu’au café d’après le repas, puis de me recoller au clavier pour le compte des connards d’Alpha~Mer. Je travaille jusque tard dans la soirée, abattant, mine de rien, mes dix heures de travail avant de tomber de fatigue et d’aller me coucher, seul, comme un connard, dans un lit étroit, mal commode, dans une humidité permanente et des connardes de moisissures récurrentes.

La nuit m’emmerde par des mauvais rêves où se mêlent les problèmes du site en cours de construction, les souvenirs de ce connard de Bru-Lefebvre, et quelques flash plus agréables de la poulette grand sport de chez Alpha~Mer.

Celle là, c’est du viagra sur pattes. Rien que la moitié donné à la première nénette venue, et elle vous chamboulerait le petit et le grand séminaire. Mes glandes séminoles à moi, elles se la jouent castagnette rien que de repenser à la Sylvie. Prends du bromure, Connard ! sinon tu vas exploser. C’est pas pour toi le lot extra pur-beurre. N’empêche. Ça se commande pas.

Je suis tout surpris au matin de ne pas voir d’auréoles sur mon drap, mais je n’ai plus vingt ans, et la grande de l’autre soir, avec ses trois reprises, m’avait bien calmé pour quarante huit heures. Je repioche dans mon disque dur, met le dernière main à la version béta du site Alpha~Mer, et file à Mérignac en début d’après-midi.

 Ce connard de Bouëy n’est pas là, il faut subir l’autre neveu de la galette et ses sucreries de connard en costume-cravate, qui en plus ne comprend rien, queue d’ail ! à ce que je dois livrer et me fait perdre mon temps. Quand il abdique, il appelle madame Aubineau. Je n’en espérais pas tant. Ma nuit avec la grande bringue est très loin tout à coup, et ce n’est plus ma cervelle qui commande.

La mistinguette du pin maritime ne semble pas s’apercevoir de mon état que je gère comme je peux. Et je trouve le moyen de causer des hyperliens, des animations coté client, de l’interfaçage avec la base de données, et tutti  quanti. Elle comprend tout à toute allure. J’en oublie presque ses phéromones (presque).

-          C’est pas mal ! dit-elle en relevant une mèche de cheveux qui lui étaient tombés sur l’œil.

Je suppose que ça veut dire que c’est bien, de la part de quelqu’un venu des iles charentaises où la litote se mange en salade dès le biberon.

-          Vous faites ça pour de l’argent ?

Supposant que le « ça » désigne la création de site Web, je prends le temps de lui confier que oui et non, au lieu de l’envoyer se faire mettre des bigoudis au pays bigouden.

-          L’argent, c’est juste un truc pratique, mais ça vaut pas le coup de s’emmerder pour ça.

Je lui parle de mon connard de bateau qui commence à me prendre par les mauvais sentiments.

-          Je vais le bazarder si je peux. Et m’acheter une bicoque au bord de l’eau, tant que la mode d’Internet me fait vivre au petit poil.

Comme tout a une fin, on se quitte. Le temps a passé vite. Je m’aperçois que j’ai oublié un moment ses appas en parlant avec elle.

Je n’ose pas relancer d’invitation à diner, alors je lance une bouteille à la mer :

-          Si vous passez par Arcachon un dimanche,  venez voir mon bateau qui va pas sur l’eau.

-          Peut être bien.

En voilà des auspices qu’ils viennent de bons aruspices, hein ? mon petit Connard !

Là-dessus, revenu sur le Loustic, je fais quelques remises à jour pour des clients pépères : le codage, ça vous calme les hormones.

Sylvie

Il est pas mal le Jérôme, et  de plus,  c’est pas l’argent qui l’empêcherait de dire merde. Ça change de tous les ratapias et les ratapions qui en voulaient à mes parcs à huitres, comme le Rouzic et sa tête de breton qui a préféré la poitrine plate de ma copine qui a des sous par derrière son livret de caisse d’épargne.

Mais entre ses hyperliens, le Jérome, il en oublie pas de me regarder pour ça, et des fois, une femme, ça ne s’en plaint pas. Tout dépend du qui et de la manière. Et puis quand on parle, il me parle comme si j’avais un cerveau, ça change de certains rataplats et rataplombs qui n’en avaient pas, eux, de cerveau. Sauf l’archaïque et ses pulsions primaires. Les Jean Transenne et les gros Léonard, qui ne s’en servent plus, ni de ça ni du reste. Vu qu’ils sont morts, bien morts et enterrés.

Moi je m’en moque pas mal, aujourd’hui. La page est tirée. Maintenant je me demande ce qui m’avait pris pour me marier avec l’Aubineau qui n’avait pas beaucoup de jus qui coule dans l’aqueduc de Sylvius. Peut-être histoire d’embêter ma mère. Toujours est-il que ça n’avait pas été l’idée du siècle. Ça devait mal finir, et ça a très mal fini, mais ça aurait pu être pire : j’aurais pu être prise par les gendarmes, ou encore mon arsouille de mari aurait pu se montrer plus rapide que moi.

N’en parlons plus, j’ai quitté le pays, j’ai vendu les parcs à huitres, le matériel, la cabane et tous les souvenirs des mauvais jours.

L’avenir toute seule, c’est du tout bon. Il faut juste un petit bonheur par ci par là avec un beau gars quand ça démange un peu trop ; pour le reste, pas besoin d’un alcoolique qui traîne dans mes pattes.

J’irais peut-être faire un petit tour sur le Bassin un de ces dimanches, dire bonjour au gars Jérome, à moins que je n’y aille pas. En attendant, je me fais couler un bain, avec de la mousse à la vanille, pour moi toute seule, car des petits bonheurs, il y en a de plein de sortes.

Jacques

Il va falloir que quelqu’un paye. Ce que je perds de l’héritage se serait monté à environ cinq ans de salaire. Ce n’est pas l’empire de Gengis Khan, mais pour moi c’est beaucoup plus que mes économies, et l’argent arrivait à point nommé.

Je réfléchis, c’est une activité que je repousse en général car j’ai tendance à broyer un peu de noir, toujours poursuivi par le souvenir de cet instant de folie qui m’a fait assommer ma femme et la jeter dans le fleuve un sinistre soir de brume charentaise. J’étais pourtant fort amoureux de ma femme et j’avais toujours accepté de me livrer à un scabreux scénario auquel elle ne pouvait se soustraire à la suite du traumatisme d’un viol qu’elle avait subi un soir qu’elle rentrait tard à la maison.

Oublions un instant ces images morbides, et consacrons nous à la recherche d’un nouveau banquier.

Après plusieurs idées, mon choix s’arrête sur l’entreprise qui a fourni le programme informatique. Les employés de la mairie ne se font pas trop prier pour me fournir le nom de cette société, renseignement qu’une dame qui avait participé à l’informatisation du registre se souvient.

Stern Data, Nantes.

J’appelle Nantes. Stern Data répond. On me passe le patron. Rendez-vous est pris pour la fin de l’après midi.

Le train me conduit au bord de Loire.

-          Monsieur Bru-Lefebvre vous attend, en effet, me déclare la secrétaire.

C’est un homme dans la cinquantaine. Bel homme sans doute, en tout cas très chic, genre Deauville. Je suis certain d’entrée de jeu qu’il doit faire du bateau ou du golf, voire les deux. Il y a de l’argent.

J’en demande en compensation de l’héritage qu’il me fait perdre. Le double de ce que j’aurais obtenu.

-          Cher monsieur, je suis fort peiné de ce qui vous arrive, mais il m’est impossible d’accéder à votre demande, principalement pour des raisons morales, le chantage ne saurait me fléchir, mais aussi parce que je suis dans l’incapacité financière de régler une somme de cette importance.

-          Je vais être obligé de révéler l’erreur que vous avez commise.

-          Il me semble que c’est le mieux que vous puissiez faire, en effet, malgré le tort que vous allez porter à des communes qui vont devoir dépenser beaucoup d’effort pour revérifier des registres qui ne comportent pas d’erreurs, et la suspicion que vous allez faire peser sur toute l’institution française de l’état civil.

Je ressors encore dindon de la farce. Il n’y a plus qu’à informer le notaire. Je ferais ça lundi. Je vais terminer le week-end au bord de la mer.

Pierre-Henri

Bon ! Les dés en sont tirés.

J’appelle mon avocat.

-          Dites moi, cher ami, est-il préférable de demander une liquidation judiciaire ou de fermer préventivement la société ?

-          Cela dépend de plusieurs facteurs, dont le temps. Pouvons nous nous rencontrer ?

-          D’ici une heure ?

-          Est-ce si urgent ?

-          Je le crains.

-          Vous préférez mon cabinet ou votre bureau ?

-          À votre convenance.

-          Alors venez, cela m’arrange, et nous pouvons diner facilement à coté.

J’avais depuis longtemps envisagé l’hypothèse de la liquidation. Aussi, mes biens personnels ne sont-ils pas confondus avec ceux de l’entreprise. Celle-ci n’a pas de contentieux particulier et diverses provisions prudentes permettent de couvrir à tout moment les quelques crédits fournisseurs qui courent. Les locaux sont loués, les machines aussi. Je ne peux plus rien pour mes collaborateurs. Ce qui est dû sera payé.

Voilà ! L’entreprise n’existera plus. Si on veut se retourner contre elle dans cette affaire regrettable de la Rochelle, il n’y aura plus personne à poursuivre, c’était une société anonyme.

Je pense à mon fils. Dix neuf ans.

Je ne l’ai pas vraiment vu grandir, et à ma grande honte, je réalise qu’il m’est indifférent, ainsi que mon épouse, qui peut bien partir si cela lui convient (les contrats de mariage sont le fondement des séparations sans drame dans nos milieux). J’ai quarante neuf ans. Plus d’attaches. Un capital intéressant mais pas inépuisable.

Je vais organiser ma vie autrement.

Jérome

Sylvie est passée. On a secoué un sacré plumard du dimanche sur les couchettes.

Ça c’est bien ajusté entre nous, mais on ne se mettra pas à la colle, chacun son chez-soi et quelques bonnes séances quand ça nous prendra. Comme on éprouve du plaisir rien qu’à parler ensemble, cet heureux compromis risque de bien durer et ce n’est pas pour me déplaire.

Le site Web pour Alpha~Mer est bouclé, installé, payé. Du bon boulot carré. Bouëy m’a ouvert d’autres portes de connards de son monde. Je ne crache pas dessus, il me faut des clients. Mes petites affaires marchent au connard de petit poil ; de plus, le printemps vient d’arriver.

Le sirote un sirop de menthe sur le pont du Loustic. Un pékin arrive. Je ne le reconnais qu’au dernier moment : le connard de polytoch. Cool, mais toujours chic.

-          J’aimerais vous parler.

-          Montez à bord.

Sa proposition concerne le bateau. Il est acheteur. Le prix proposé dépasse ce que j’aurais osé demander. Je deviens vendeur.

Pierre-Henri

C’est un bon bateau pour du voyage sérieux. Il faut changer les appareils de navigation, modifier le mat, aménager pour le long cours, le tout est simple à réaliser.

Je retrousse mes manches.

J’ai suffisamment d’argent pour vivre en marin. Quelques contrats d’ingénieur-conseil par an suffiront à maintenir le capital, je vais naviguer. Le bateau de Pornic a été bien vendu et couvre très largement l’achat du Loustic et la mise en état.

J’installe un superbe carré équipé de tout le matériel utile, mais je sabre l’accessoire fragile et sa sécurité illusoire. Je m’attaque au mât. Il n’est pas nécessaire de le changer, il suffit d’en réduire la hauteur et de renforcer les haubans.

Installé sur le pont, je suis en train d’effectuer une soudure sur l’alliage d’aluminium, quand Jérome passe dire bonjour. Nous sommes en très bons termes aujourd’hui, et comme il habite pas très loin, dans une sympathique maison en bois qu’il retape lui même, nous nous fréquentons un peu.

-          C’est le même mât ? me dit –il la tête en l’air et les pieds sur la terre ferme.

-          Oui, bonne qualité.

-          Je crois que j’ai bien fait de vendre, je n’étais pas à la hauteur pour un bateau comme ça.

-          Peux-tu m’envoyer le marteau qui est derrière toi ?

-          C’est parti !!!

Le manche du marteau cogne contre une élingue, et je ne peux l’attraper. Il redescend d’où il venait. On ne peut rien contre la fatalité de la gravité. Jérôme est resté dessous. Le marteau, subissant la loi de Newton, le prend dans son collimateur et Jérôme absorbe le choc, douloureux, de la masse du marteau multipliée par le carré de sa vitesse. Comme il tourne heureusement la tête au bon moment, ce n’est que l’épaule qui est touchée .

-          Je suis profondément désolé ! Excuse moi ! lui dis-je tout marri de ma maladresse.

Il se masse l’épaule en faisant bonne figure.

-          Oh ! Te bile pas vieux frère. Il n’y a pas mort d’homme.

C’est vrai, en fin de compte, il n’y a pas eu mort d’homme.

***

vendredi 6 février 2004





Le feu sous la cendre





Je m'appelle Lucette ; je n'y suis pour rien, ce sont mes parents qui ont choisi pendant que je n'étais pas encore en age de décider. Mais je me suis habituée à ce prénom, même si on m'appelait Sucette à l'école et que ça me mettait en colère. Depuis, ce sont les hommes qui veulent que je goute leur sucette, qui veulent me faire une sucette et tutti quanti. Enfin qui voulaient. Ce fut ça le problème.

J'avais été mariée à un charcutier, le gros Léonard le roi du lard, mort d'une salmonellose, et remariée avec le beau Pierrot Rouzic.

Bon, je sens qu'il faut que je résume les chapitres précédents, sinon vous allez faire ceux qui n'y comprennent rien.

Je maintiens une réputation dans mon village, je suis paraît-il portée sur la messe, car depuis mon plus jeune age on m'a envoyée à l'église, ma mère étant du genre punaise de sacristie. Et c'est vrai que je m'adonne au rite qui fut traditionnel dans nos régions, je vais à l'église, apparemment je me confesse régulièrement, accomplissant les actes de dévotion qu'il faut faire quand on veut passer pour bonne paroissienne. Mais depuis ma communion solennelle où Monsieur le Curé m'avait fait vraiment toucher du doigt les mystères de l'élévation (ma mère m'avait flanqué une sacrée paire de gifles quand je lui avais raconté et m'avait traitée de menteuse dévergondée), j'avais bien compris que c'était une façade commode que je m'employais à repeindre chaque semaine aux belles couleurs de la grisaille qui m'évitait bien des désagréments.

Mes parents qui tenaient la charcuterie du village, profitant du tourisme qui s'était développé dans l'ile, avaient bien fait prospérer leurs affaires, et le matelas qu'ils m'avaient légué, sans faire de moi une richissime, m'avait laissée bien pourvue au regard de mes concitoyens. Léonard, le commis avait trouvé le moyen de m'épouser, puis de perpétuer la salaison au décès de mes parents, mais, fine mouche, j'avais gardé la main sur la cagnotte et le fond de commerce, et l'œil sur mon mari.

Aux débuts de notre mariage, et pendant quelques belles années, le commis charcutier avait bien fait son office, car si je passe pour folle de la messe, je ne suis pas molle de la fesse – si je puis me permettre de citer cette célèbre contrepèterie– et il m'en avait donné pour mon argent. Même si j'ai la poitrine un peu menue et peu d'appas ostentatoires, moi, je suis du genre matin, midi et soir. Aussi d'avoir le mari qui travaille à la maison, c'est assez pratique pour ce genre de chose. Ce n'était pas toujours très sophistiqué, mais au moins c'était.

Seulement voilà, avec le temps, le Léonard qui avait pris du poids (il était devenu « le gros Léonard » dans le village) en avait perdu un peu le rythme, tant et si bien que j'avais dû chercher un petit complément. Un commis saisonnier avait fait l'affaire un été (oui, nous l'avons fait dans la chambre froide, si vous voulez le savoir!), puis le Pierre Rouzic était entré dans la boutique, puis dans moi et dans ma vie.

Mon langage sans détours vous choquera peut-être, mais nous sommes en petit comité et je n'ai pas ici à faire bonne figure comme sur mon ile.

Le Pierre était un ostréiculteur breton qui s'était installé par chez nous, et comme c'était un bel homme, il avait fait tourner bien des têtes, aussi je n'en étais pas revenue qu'il m'ait préférée à d'autres mieux pourvues en courbes bien réparties, comme la Sylvie Barrel, avec qui j'étais à l'école, et qui s'était mariée avec cet arsouille de Robineau sans qu'on sache pourquoi. Le Pierre, on peut dire qu'il savait y faire, et même si son métier ne permettait pas qu'il soit toujours présent, quand il s'y mettait, j'avais tout de la chatte en chaleur. L'idée m'étais venue de me l'attacher à temps plein et je cherchais un moyen de me séparer du Léonard.

Mais le gros Léonard, lui, s'il ne m'en donnait plus comme avant, il y tenait toujours à mon argent, aussi quand j'avais un soir émis l'idée d'un divorce, il n'avait rien voulu savoir. Admettons à sa décharge que c'était lui le charcutier, et qu'il avait besoin de la boutique.

S'il était devenu un peu distant vis à vis de mes charmes, il tournait depuis quelques temps autour des courbes de la Sylvie, mais c'est vrai qu'elle remplissait bien son soutien-gorge. Cependant, comme elle ne semblait pas prête à lui céder, je ne pouvais pas trop espérer le constat d'adultère.

J'en pinçais tellement pour le beau Rouzic, que j'étais prête à faire n'importe quoi. De fait! Je trouvais la solution radicale quand j'obtins du gros lard qu'il m'explique le pourquoi du comment de ses fariboles avec la Sylvie. Cet idiot espérait arriver à ses fins grâce au chantage, ayant la preuve de visu que la Sylvie avait étouffé le Jean Transenne. Ça paraissait suffisamment crédible pour que j'y crusse aussi, et Sylvie n'avait pas nié quand j'abordai le sujet. Entre vieilles copines d'école, on doit s'entraider et finalement, Sylvie qui avait fait les études qu'il faut, m'avait tout bien expliqué comment faire avec la salmonellose, et j'en avais parfumé le pâté préféré de mon époux qui en était devenu mon « défunt-époux ».

J'avais alors mis la main pour de bon sur le beau Rouzic, excitant la jalousie de plus d'une, et les premiers temps, j'usais et j'abusais du Pierrot : dès le matin je roucoulais, le midi je gloussais et le soir je ronronnais. Las! L'amour n'a qu'un temps, comme dit le poète, et les premiers élans passés, comme il était très coureur, j'avais commencé à attendre un peu trop souvent mon tour.

Coté porte-monnaie, si je payais les petits cadeaux, je ne coupais pas dans ses envies de grandeur et d'extension de ses parc à huitres, et partant, la main aux fesses ça n'avait pas duré très longtemps quand il s'était rendu compte que malgré le mariage, il n'avait droit qu'au sourire de la charcutière (au sens large, certes). Quelque mois auront suffit pour que je n'aie plus grand-chose à confesser chaque semaine, ce qui changeait peu de ce côté là, n'ayant jamais succombé à la tentation de faire rougir le pauvre prêtre dans sa guérite.

Je n'avais plus droit à mes trois repassages par jour, il me fallait mendier les caresses et je me comportais comme la dernière des idiotes, gémissant de plaisir quand il voulait bien m'accorder ses faveurs, essayant de le piéger avant qu'il se lève ou quand il se couchait, en me roulant sur lui, en me frottant et l'agaçant de tous les baisers les plus impudiques. Mais plus j'en faisais et moins il m'en donnait, pratiquant le chantage de Lysistrata à mon encontre. Pourtant je ne cédais pas à ses demandes de financement de nouvelles claires, de nouveaux parcs, ni à des prêts à fonds perdus et autres fantaisies.

Vint l'été et le grand remue-ménage dans l'ile. Soudain le Pierre ne me tarabustait plus pour qu'on « investisse », mais il ne m'investissait pas plus pour cela. J'étais atteinte du syndrome de la femme délaissée, et je n'aimais pas ça. Comme je ne suis pas du genre à subir sans réagir, je décidais de savoir de quoi il retournait.

*

Trouvez la femme et suivez l'argent !

J'avais lu ça dans un roman policier, le conseil valait pour moi aussi. Je me mis en chasse et découvris le pot aux roses. Une espèce de grande gamine qui n'était pas du coin, composait le nouvel ordinaire de mon mari, et mon absence de testament leur ouvrait d'intéressantes perspectives. Du moins c'est ainsi que je vous résume rapidement les conclusions que je tirais de mon enquête et décidais de contrecarrer leurs sombres desseins. Bon d'accord, ça fait un peu cliché, mais je ne tiens pas à vous en priver. Car sombres desseins, il y en avait forcément.

Maintenant que j'avais la puce à l'oreille, l'avantage changeait de camp, mais je ne savais toujours pas ce qu'ils avaient en tête.

Un matin, le Pierre eut un retour de flamme inattendu à mon endroit – mon envers aussi, mais je ne vais pas tout vous décrire – puis les matines bien sonnées, avant que de partir pour la marée, le Pierrot me dis la goule enfarinée :

- Dis moi Lucette, ma petite Sucette adorée …

Je commençais à me méfier.

ma petite Sucette adorée, Sylvie Robineau, elle vend son exploitation.

- Oui, et alors ?

- Je crois que ce serait une bonne affaire, comme qui dirait comme un pacte entre nous et elle, rapport à la salmonellose.

- Hein ?

-Tu sais bien…

Moi je savais, sûr et certain, mais lui, comment-savait-il ?

- Quoi la salmonellose ?

- Ben, tu sais ton mari…

- Léonard est mort de la salmonellose, et alors, c'est pas un secret.

- Oui, mais comment l'a-t-il attrapé, hein ?

- Tout le monde sait cela, dans une conserve de pâté.

- Ça te paraît pas bizarre, qu'il n'y ait eu qu'une seule boite contaminée ?

- Les gendarmes ont trouvé ça normal, ils ont fait des analyses, et en fait, Léonard il n'avait fait qu'une boite de ce pâté.

Je commençais à m'inquiéter, et je ne voyais pas bien ce qu'il avait derrière la tête.

- Toi qui est copine avec elle, tu devrais lui en parler, parce que moi je crois qu'il y a du louche dans ces trois morts, le Joël Robineau, le Jean Transenne, et finalement le gros Léonard, tous tournaient autour d'elle, pas vrai, comme des mouches autour d'un étron. Si c'est elle qui les a refroidis, on pourrait peut-être obtenir les parcs pour pas cher, avec quelques allusions bien placées.

- Non mais ça va pas la tête ! D'abord pour Léonard, elle était même pas là ; le Jean Transenne, tout le monde savait que c'était un vieux cochon et il est mort en vieux cochon; et le Joël Robineau, il était tellement porté sur la bouteille que tout le monde pensait que ça finirait mal, toi-même l'avait dit.

- Quand même, tu devrais essayer.

- Fiche moi la paix avec ça, je dirai rien du tout et ses claires elle peut les vendre à qui elle veut, c'est pas mon problème.

Il partit d'un air boudeur, ne revint pas à midi, et le soir, pas moyen de lui tirer le ver du pyjama. Et c'était reparti pour la disette. J'avoue que ça me manquait beaucoup et que je me demandais si ça valait la peine de m'entêter, je pouvais bien lui acheter l'exploitation de Sylvie, même à son juste prix, si ça me permettait de vieillir satisfaite.

Quoique je sache bien, finalement que ça serait toujours pareil, après ces claires-ci, ce serait ces parcs là, et le chantage aux caresses, ça n'en finirait jamais. Si je puis faire bonne figure à l'église comme au lit, c'est que chez moi, il y a toujours une distance entre le cerveau et le vagin, et mes pulsions amoureuses ne faisaient pas de moi une lobotomisée par ses hormones.

De plus, cette allusion à la salmonellose, ce n'était pas une petite chose à prendre à la légère. Que savait-il exactement ?

Après une grosse semaine à me mettre la ceinture de chasteté, il me prit au dépourvu, enfin il ne me prit pas, justement, mais me dit :

- Je crois qu'on devrait divorcer.

Je m'attendais à tout, mais pas à ça. Et mes sous alors ? Notre contrat de mariage en séparation de biens était formel, rien de ce qui était à moi ne lui appartiendrait en cas de séparation. Seule ma mort pouvait lui rapporter. Du poison, j'aurais compris, mais le divorce !

Je suis allée à confesse, histoire de me donner une contenance.

- Je crois que mon mari me trompe, Monsieur le Curé.

Celui là, c'était un de ces curés nouveaux, qui ont sans doute la foi en Dieu et pas toujours en l'Église ; faut dire que leur vie, ce n'est plus une sinécure, et ils se vouent à la solitude pleins de toute la force du sens du sacerdoce, avec des revenus de misère à peine tolérables pour un Saint François d'Assise.

Mais face à mon genre de situation, ils ne sont pas trop bien placés pour conseiller,et de fait, ils ne savent pas proférer grand-chose. Évidemment il s'essaya à me dire à mots couverts qu'un homme, ça a des besoins, et qu'une femme, ça doit savoir de temps en temps répondre aux appétits de son mari, sinon il est contraint d’aller voir ailleurs. Je ne lui demandais pas comment il satisfaisait ses besoins, lui, mais troublée par cette histoire de divorce, pour montrer que ce n’était pas ça, je me laissais aller à lui confier mon appétence à moi pour les triolets journaliers. Confidence que je regrettai aussitôt à défaut de me repentir de son objet, mais le mal était fait.

- Je crois qu'il me trompe avec une jeune fille, une grande gamine un peu rouquine qui habite la grosse maison en allant vers la plage du Port-Madame.

- Mlle Bouëye ? Oh, les Bouëye sont des gens très bien, des bordelais si je me souviens bien.

Je ne voyais pas trop pourquoi des bordelais de bonne famille ne pourraient pas me cocufier, mais l'information glanée me permit de savoir, après petite recherche, qu'en fait d'argent, la petite Bouëye en avait beaucoup plus que moi, et que le beau Pierrot Rouzic, il ne perdrait pas au change en allant poser son rond de serviette à sa table. En tout cas, elle, ce n'était pas après mes économies qu'elle en avait. Je m'étais monté le bourrichon avec un scénario qui ne tenait pas la route.

Je savais bien à quoi m'en tenir quant au Pierre, mais si j'avais eu besoin d'une confirmation, la voilà bien ! Comme un chien-truffier va fouir au pied du chêne, le cochon-pognonier va mettre son nez là où l’oseille sent le plus fort.

Mais au lieu de trouver le veau d'or, quelquefois il n'y a que le fumet et le film s'est un peu emmêlé pour mon Rouzic, car la fille repartit bientôt vers son Bordeaux et le Pierrot demeura Gros-Jean comme devant, le rêve de grosse galette n'ayant duré que le temps de vacances. Je n'ai plus entendu parler de divorce, mais de mon côté, quelque chose avait disjoncté, et le manque d'attentions tendres ne me faisait plus le même effet dévastateur, d'autant qu'un nouveau commis saisonnier compensa son inexpérience par l'inépuisable vigueur de la jeunesse.

Sylvie Robineau est passée à la charcuterie, elle est venue régler des affaires, elle travaille maintenant à Mérignac, ville-banlieue de Bordeaux, dans une entreprise qui a rapport avec le poisson et les mollusques, à ce que j'ai compris.

- Viens voir derrière, il faut que je te cause.

Elle passa dans l'arrière boutique.

- Dis-moi, tu as parlé à quelqu'un de la salmonellose ?

- Non, pourquoi ?

Je lui narrai mes histoires avec le Rouzic, je la vis se retenir de sourire quand je lui racontai qu'il me trompait. Je glissai pudiquement sur mes envies et les privations que me faisait subir le Pierrot. Mais quand je lui fis part des allusions de celui-ci quant aux trois morts du « village tragique » comme avait écrit un journaliste, elle ne prit pas ça à la légère.

- Ça va mal finir tes affaires, tu devrais faire attention. Redis-moi ce que le Rouzic t'as dit ?

Je le lui répétai.

- Faut que je te dise …

- Oui ?

- Ben, ton Pierrot et moi, on s'était un peu mélangés quelques temps avant que tu te marries avec lui, et j'avais pas voulu lui céder mes parcs à huitres, mais il se pourrait que des fois, après les petits bonheurs, j'ai pas été aussi discrète qu'il aurait fallu.

C'est maintenant que j'apprends que j'étais cocue avant d'être mariée !

- En fait, Lucette, quand tu es venue me demander pour Léonard, tu m'as appris que j'étais cocue, et que le Rouzic, il tenait plus à mes parcs qu'à mes fesses.

Bon, cocues, on était deux, finalement.

- Tu veux dire qu'il pourrait bien savoir ?

- Pas vraiment, mais il a peut-être deviné ce qui lui manquait. Je sens que ça va mal finir tes histoires.

- Faudrait peut-être qu'on fasse quelque chose ?

- Pas moi, j’en ai terminé avec les histoires d’ici. Et si je comprends bien, ton mari il ne sait pas encore que c’est toi qui a assaisonné le pâté. S’il faut faire quelque chose, c’est à toi, Sucette, de donner les cartes.

Bon ! On ne peut même plus compter sur les copines d’école. Alors c’est moi qui m’y collerai.

Ce qui est difficile, ce n’est pas finalement de trouver un moyen simple de se simplifier la vie, si je puis m’exprimer ainsi en l’occurrence, mais de trouver un moyen qui ne vous disqualifie pas pour le reste de la partie. Opportunément, avant même que je trouve l’opération adéquate pour résoudre la situation délicate, les voies de la providence y pourvurent pour moi, ce qui m’ôta un gros poids de la poitrine (que j’ai menue, d’accord!).

Quand on a enterré Pierre Rouzic, la moitié du village était là, surtout des femmes d'ailleurs, et on m'a beaucoup plainte pour ce nouveau coup du sort.

- C'était un bon compagnon, il va beaucoup nous manquer.

- Merci.

- Toutes mes condoléances, un malheur ne vient jamais seul.

- Merci.

- Pauvre Mme Rouzic, c'est une grande perte pour nous toutes.

- Merci [sale bête!]

Le curé avait pu se libérer pour assurer l'office religieux, pensez ! le mari d'une si bonne pratiquante . Il fit une beau discours. C'était très émouvant.

Après il a tenu à m'apporter le réconfort de la foi.

Le curé nouveau genre, finalement c'est comme l'ancien et ça reste un homme. Et quel homme!

Depuis, je passe de plus en plus pour une bigote, car je vais à l'église matin, midi et soir.



***

La Flotte - aout 2017



Le battant de cloche





- Mon Père, prenez ça !

J’ai toujours de la difficulté avec les personnes plus âgées que moi qui m’appellent « Mon père ». Pourtant ça fait maintenant quelques années que je suis devenu prêtre et que j’assure la présence de l’Église dans cette ile atlantique, qui comporte plusieurs paroisses mais où il n’y a plus que moi pour toutes les desservir.

Évidemment les gens d’ici ne sont guère consommateurs de ma marchandise, mais il y a toujours des traditions qu’ils respectent par habitude, comme de faire servir une messe lors d’un enterrement, ce qui compte tenu de l’âge des habitants, est une tâche qui revient assez souvent.

Pour le reste, on me dérange guère. L’écoute en confession ne m’occupe pas beaucoup, heureusement car c’est un peu déprimant, seules quelques vieilles viennent avouer un péché de gourmandise le lundi, mais il est vrai qu’il y a deux très bonnes pâtisseries.

Certes il y a quelques femmes pieuses, bien que moins décrépites, qui s’appliquent à suivre les devoirs de paroissiennes, comme Mme Angèle, c’est bien le nom de son mari, qui se plaint des attentions trop pressantes de celui-ci, ou la charcutière, femme fort plaisante, qui ne se confesse que de broutilles qu’elle semble prendre très au sérieux. Mais dans l’ensemble, les confessionnaux ne font pas recette, pas plus d’ailleurs que les cierges qui ne brûlent pas souvent. Sauf en saison touristique, quand l’afflux d’un surplus de population apporte son lot inévitable de pratiquants d’autres contrées, ce qui remplit enfin chaque dimanche une des églises de l’ile à tour de rôle.

Il y a aussi les mariages, non pas tellement des habitants eux mêmes, mais des gens du continent qui trouvent du dernier chic de son marier ici en grandes pompes, grâce à la diligence d’un agglomérat de divers commerçants, loueur de salle, traiteur et hotelier, qui ont su proposer un service complet pour leur plus grand bénéfice. Ça me donne un peu de travail, mais au moins celui-ci rapporte, car les cérémonies religieuses qui font partie du service offert, donnent lieu à émoluments et des dons généreux.

Heureusement, car le denier du culte est aujourd’hui ignoré de la majeure partie de la population, les non-croyants étant bien sûr majoritaires et les autres ne pensant à l’Église que quand il y a un héritage. Ce qui fait que les revenus d’un curé sont plus proche de la misère que de l’opulence, et qu’il faut une vocation bien ancrée pour résister à l’indifférence et la gêne.

J’avais eu un regain de foi après mon adolescence, et j’avais embrassé le service de Dieu plein d’ardeur et du désir de servir mon prochain.

Mais la solitude et le peu d’empressement des gens à chercher le réconfort dans l’espérance du Paradis avaient quelque peu douché mon enthousiasme, et je souffrais de plus en plus d’un sentiment d’incomplétude assez proche d’un mélancolique gâchis. D’autant que j’avais sous-estimé les pesanteurs du célibat.

Je n’ai pas de penchant pédophile comme certains prêtres par le passé (forcément du passé), ni même homosexuel ce qui permettrait de régler ce problème entre nous. Non, je suis simplement attiré par les femmes. J’avais essayé le jeûne, l’exercice physique astreignant, les douches froides, les longues séances de prières, mais je n’arrivais pas à calmer durablement mes pulsions et je m’étais résigné à succomber régulièrement aux tentations.

Mais pour y succomber, encore fallait-il qu’il y ait objet de tentation. Ce qui évidemment ne manquait pas dans les rues, surtout dès le printemps quand les femmes se dépouillent de leurs effets d’hiver et se promènent en tenue légère, respirant la joie de vivre, mais ma fonction ne me permettait pas de m’abandonner au vu et au su de tous à des cours assidues aux jeunes beautés éparpillées sur les plages. Aussi mon environnement féminin était-il surtout composé de vieilles bigotes dont les charmes passés ne convenaient que peu à un jeune homme dans l’approche de la trentaine. Malgré tout, quelques paroissiennes offraient des courbes bien pleines que je ne pouvais m’empêcher de deviner sous le tissu des habits, et nourrissaient ainsi les fantasmes du soir.

Mme Angèle, par exemple, bien qu’ayant atteint la quarantaine, était agréablement dotée en appas appétissants qui m’auraient aisément satisfait si ses confessions ne dénotaient chez elle une indifférence au plaisirs de la chair qui m’ôtait toute illusion sur l’effet que mes avances pourraient déclencher chez elle. Je me contentais donc de soupeser ses seins du regard, discrètement, ou de m’imaginer mes mains sur ses fesses, mais je ne m’aventurais pas à passer à des avances, connaissant déjà de sa bouche, en confession, le peu d’effet qu’elles auraient suscité.

Je m’étais lancé plus clairement auprès de Mme Ribert, une agréable quasi quinquagénaire du village de Saint André, qui avait favorablement répondu à mon excitation et ce fut dans la sacristie de l'église de ce village qu'elle reçu mes hommages. Je m’étais ensuite astreint à un jeûne expiatoire et des séances de prières, seul dans le froid nocturne de l’église, mais le souvenir de cet accouplement m’inclinait à penser que l’abstinence ne pouvait pas être une exigence de Dieu.

Sentant que je me trouvais sur un terrain glissant, j’évitais de confier mes doutes à qui que ce soit. Malheureusement, Mme Ribert n’était plus revenue et je n’avais donc pas eu l’occasion de réitérer l’expérience pour m’assurer que le bonheur du trouble violent que m’avait apporté cette brève rencontre, procédait de la volonté divine. Son mari en revanche était venu et m’avait lancé son poing sur la figure.

- Mon Père, prenez ça !

Il me fit mal, bien sûr, mais j’ai toujours de la difficulté avec les personnes plus âgées que moi qui m’appellent « Mon père ». Ne sachant pas trop comment réagir, ce qui s’imposa fut de lui en retourner deux dans les gencives et un troisième sur l’œil qui deviendra joliment noir les jours suivants, l’incitant ainsi à ne pas se vanter de m’avoir corrigé. D’autant qu’il ne tenait sans doute pas à avouer sa cocufience. Chez les Ribert, ni monsieur ni madame ne remirent les pieds dans mon église. Lui ne venait pas avant, il n’y avait donc pas lieu de regretter, mais vis à vis d’elle, j’eus une poussée de remords, qui me plongea dans quelques séances de prières et de mortifications dont l’effet fut assez mince sur le souvenir vif de notre congrès, et guère plus convaincant quant aux pulsions qui m’agitaient.

J’essayais de m’épuiser en course à pied et en poids et haltères, mais le seul résultat notable fut que je devenais un athlète bien entrainé et très en forme, et que ce corps d’athlète demandait son lot de contentement dans toutes les acceptions du mot homme.

J’eus la prudence de ne pas m’ouvrir de mes affres auprès de la hiérarchie ecclésiastique dont je savais par avance qu’elle n’offrait aucune solution sérieuse au difficultés rencontrées, mais le cas échéant, saurait se servir à mon encontre des confidences que j’aurais eu la faiblesse de faire.

Pour pallier le manque d’action lubrique, je fis quelques fois le chemin jusque sur le continent où moyennant finance je pus abaisser la pression par le truchement de quelques spécialistes, mais la chose accomplie, un profond sentiment de vide et de tristesse me prenait, et je compris bien vite que ce n’était pas là une solution satisfaisante.

J’en demeurais pas moins très sensible aux attraits de quelques paroissiennes et emprunté vis à vis d’elles, car je n’osais plus m’aventurer dans des propositions qui pourraient en choquer certaines et rendre précaire mon état de prêtre alors que je n’étais pas encore mûr pour l’abandonner. J’en vins, en effet, craignant de passer le reste de ma vie dans des souffrances morales dont je voyais de moins en moins la justification, à remettre en cause ma vocation et envisager de retourner à la vie civile, bien que le chômage m’y guettât. Ce fut dans cette période troublée que Mme Rouzic vint en confession me confier les infidélités de son mari. Mme Rouzic tient la charcuterie de la principale commune de l’ile, qui après le décès accidentel de son premier époux, s’était remariée avec un ostréiculteur dont la réputation d’homme à femmes n’était plus à faire.

- Je crois que mon mari me trompe, Monsieur le Curé.

J’avoue que je ne voyais par trop comment lui faire comprendre que Dieu ne demande pas d’abstinence aux femmes mariées et qu’il serait bon qu’elle pense au devoir conjugal sans appréhension pour retenir un mari dans la fidélité conjugale. Mme Rouzic est une assez jolie femme, une allure gracile qui ne manque pas de charme à défaut de voluptueuses rondeurs, et j’avais quelquefois fantasmé sur elle malgré la retenue dont elle faisait preuve en permanence et la modestie des péchés qu’elle confessait.

Que ne fut ma surprise de soudain l’entendre avouer un tempérament volcanique et un certain appétit qui demandait ses trois repas par jour !

Avant que je fusse revenu de ma surprise elle avait vite changé de sujet, comme regrettant l’aveu de ses faiblesses, craignant peut-être que le confesseur s’avérât un censeur trop dur. Dieu m’est témoin que ça n’aurait pas été le cas !

- Je crois qu'il me trompe avec une jeune fille, une grande gamine un peu rouquine qui habite la grosse maison en allant vers la plage du Port-Madame.

Finalement moi-même heureux de ce changement de terrain qui me permettait de cacher mon propre trouble, je lui répondis absurdement :

- Mlle Bouëye ? Oh, les Bouëye sont des gens très bien, des bordelais si je me souviens bien.

Comme si l’origine de bonne bourgeoisie bordelaise préservait d’attenter aux liens du mariage d’autrui !

Mme Rouzic était déjà partie que je demeurais encore assis dans le confessionnal, sonné comme un boxeur amateur face à Mohamed Ali, agité de pensées troublées par une révélation qui m’ouvrait des horizons sur l’ignorance dont je faisais preuve vis à vis des sentiments profonds des gens que je croyais si simples. Mme Rouzic, trois fois par jour !

Les jours suivants me virent tourner en rond dans ma tête des ribambelles d’images érotiques qui s’y bousculaient, comme générées par une machine folle, et lâcher peu à peu les dernières digues morales qui me retenaient dans une chasteté contre nature. Je commençais non seulement à douter de ma vocation, mais encore de la force de ma foi, et il m’arrivait non pas de ne plus croire en Dieu, mais de perdre confiance en l’Église et les commandements qu’elle imposait à ses serviteurs.

« Va et ne pèche plus ». L’idée me vint que le Christ n’avait pas condamné la femme infidèle, mais qu’au contraire il ne l’avait que mise en garde contre les risques encourus dans une société où on était prêt à la lapider pour si peu. Sois prudente, en quelque sorte.

Cependant l’infidèle dans cette histoire, c’était le mari, et les paroles du Christ ne s’appliquaient pas à lui. Bien sûr je ne lui aurais pas jeté la première pierre, d’ailleurs personne ne lui jetait la pierre, l’infidélité de l’homme ne semblant qu’augmenter son prestige, mais je prenais dans mes rêves le parti de Sucette. Je ne vous ai pas dit que Mme Rouzic se prénommait Lucette, et que j’avais pris l’habitude de l’appeler Sucette dans mes songeries qui viraient facilement au film érotique, ce faux prénom ayant tendance à déclencher des associations mentales fort scabreuses.

Les semaines qui suivirent furent une torture, je n’osais plus écouter Lucette en confession égrener des vétilles, la voyant à genoux dans le confessionnal et imaginant que sa bouche… Je me récitais des quirielles de « Notre Père » et de « Je vous salue Marie » pour fermer les portes de mon cerveau, mais la vigueur de mon sang ne pouvait qu’entrainer la réaction tonique de mon épicentre. L’idée monstrueuse me vint de supprimer l’homme, non plus celui qui est en moi, mais le mari volage. Je combattis victorieusement l’angoisse qui me vint à cette idée, en transformant cette pulsion mortelle en un simple exercice intellectuel, comme si je mutais en une Agatha Christie en soutane (c’est une image, je ne porte pas de soutane, mais un simple costume), me berçant de l’illusion qu’il ne s’agissait que de logique appliquée.

Je dois reconnaître, toute modestie mise à part, que je réussissais bien à ce jeu, car finalement ça paraissait assez simple. Je mis quelques contraintes supplémentaires, notamment l’impunité nécessaire de l’assassin, et bien entendu l’absolue innocence de la veuve et même l’absence totale de suspicion à son encontre. Quelques scénarios satisfaisaient assez bien le cahier des charges, mais le « assez bien » ce n’est pas assez. Il convenait d’atteindre la qualité zéro défaut comme on dit dans l’industrie où on ne la pratique guère.

J’avais eu dans mes années de lycée un professeur de mathématiques qui avait eu plus tard des démêlées avec la justice, accusé qu’il fut d’être un tueur en série de proxénètes. Il fut innocenté, ou plus exactement on ne put jamais prouver qu’il fût coupable, chaque élément de preuve contre lui se dissipant dans des probabilités non probantes. Je ne me souviens pas exactement de ses aphorismes, mais il était souvent question de logique et de combinatoire. Je m’efforçais de retrouver mes jeux intellectuels d’adolescence, combinant les éléments et les circonstances pour échafauder des plans conséquents, envoyant le mari au purgatoire, et l’assassin dans le lit de la veuve.

- Vous semblez bien songeur Monsieur le Curé !

- Ce n’est rien, Mme Gorgerini, juste quelques soucis avec la messe de dimanche, je crois qu’il y aura du monde.

- Dieu vous entende, Monsieur le Curé !

Il vaudrait mieux en tout cas qu’il ne lise pas dans mes pensées.

- Dieu nous entend, soyez en certaine.

Elle alla œuvrer dans la sacristie après une généfluxion devant l’autel et un signe de croix devant la Madone. Les charmes de Mme Gorgerini étaient aussi passés fleur que celles qui croupissent dans les vases de la chapelle dédiée à Saint Jacques de Nicosi qui n’attire plus grand monde, aussi je n’aurais pas risqué en la suivant dans la sacristie, une aventure comme avec Mme Ribert, mais son bavardage de langue de vipère n’avait que peu d’agréments à mes oreilles. Ma punition pour mes péchés était là, la fréquentation de quelques vieilles femmes confites, dernières sentinelles d’un monde en voie de disparition. Au lieu de servir au milieu de la vie, je m’étiolais dans les avant-postes de la mort grise. Malgré tout il convient de reconnaître que quelques jeunes des deux sexes fréquentaient mes églises, mais ils m’inquiétaient plus qu’ils me rassuraient, leur mode d’ouverture au monde semblant se complaire dans un redoutable avant Vatican II. Je restais donc dans ma chapelle préférée, m’agenouillant pour prier, ce qui me donnait une contenance honorable, et en conséquence je priai réellement, oubliant ainsi dans cette action de grâce, du moins pour un moment, tout à la fois mes soucis d’homme sain et mes malsaines supputations meurtrières.

Les enfants arrivaient pour le catéchisme, aussi je m’éclipsai, la réputation sulfureuse que nous avons désormais nous amène à déléguer entièrement aux saintes femmes le soin d’instruire les enfants et d’éviter au maximum de risquer de nous retrouver seuls avec l’un d’entre eux. Mme Angèle arrivait à son tour, c’était principalement elle qui jouait le rôle de catéchumène, et je ne pus m’empêcher de me complaire à la vue de ses agréables proportions, hélas ! inaccessibles.

- Bonjour Mon Père.

- Bonjour Mme Angèle, comment allez vous ?

Elle soupira, et sa poitrine eut un agréable mouvement pneumatique.

- Comme toujours, Monsieur le Curé, comme toujours.

- Et votre mari ?

Je remuais gratuitement le couteau dans la plaie et je m’en voulus aussitôt.

- Je n’ose pas vous en parler comme ça, c’est trop gênant quand ce n’est pas en confession.

- Pas avant demain alors, j’ai affaire à Saint André.

- J’y vais, les enfants m’attendent, à demain Mon Père.

- A demain Mme Angèle.

Je pris mon vélo pour me rendre à Saint André en l’ile, distant de moins de cinq kilomètres, et c’est en pédalant que je trouvais le moyen élégant de nous débarrasser de Pierre Rouzic. Je ne sais pas si je dois vous exposer la solution parfaite à l’équation qui eut satisfait mon ancien professeur de mathématiques, s’il fut bien l’assassin en série que l’on soupçonna. Je ne tiens pas trop à vous donner des idées dans ce domaine, surtout que cette solution n’eut pas à être éprouvée, Pierre Rouzic mourut avant que je me décide à mettre à exécution ce que je n’avais pas l’intention de mettre à exécution. Dieu m’épargna cette épreuve supplémentaire et ne voulut pas que je devienne ce que je craignais de devenir, poussé par des instincts naturels que je m’étais obligé à réfréner pour une vie sacerdotale qui ne le justifiait pas.

Les obsèques furent religieuses, Mme Rouzic y tint et je fus naturellement chargé de l’oraison funèbre ; je me tirai de cet embarras en recopiant une des moins connues de celles de Bossuet, cachant cet emprunt par la modernisation discrète de quelques éléments de vocabulaire et gommant ici ou là quelques grandiloquences de style. Mon plagiat plut bien et je fus loué par l’émotion que j’avais su faire partager dans un si triste moment.

La cérémonie finie, je restai avec la veuve pour lui apporter dans cette pénible épreuve le réconfort de la communion. Mais je ne pus me déprendre du souvenir de cette confession surprenante et l’aveu d’appétits impérieux qui demandaient à être satisfaits trois fois par jour.

- Excusez moi Mon Père, il faut que j’aille me mettre à l’aise, ces vêtements de deuil sont trop guindés et trop inconfortables.

- Je vous en prie.

Elle s’absenta quelques minutes et revint dans une tenue nettement plus légère, fort décente dans sa forme et bienséante par sa couleur noire, mais, oh ! combien trop bien séante car taillée dans un tissu dont les tombés provoquèrent chez moi des émois peu adaptés à la situation de recueillement où nous devions nous trouver. Mme Rouzic, ne semblait pas consciente que ce tissu moulait ses formes délicates et dessinaient une poitrine, certes menue, mais joliment proportionnée.

- Merci Père Antoine, pour les bonnes paroles que vous avez su trouver à l’enterrement.

- Remerciez Dieu qui a su me guider pour trouver les mots que la situation exigeait.

Elle me prit les mains.

- Mon Père, pourquoi Dieu m’inflige-t-il de telles souffrances ?

- Soyez forte dans cette épreuve qui vous frappe aujourd’hui, soyez sûre que vos maris sont auprès de Lui.

- Oui, mais mes hommes ne sont pas auprès de moi.

Elle m’avait pris les mains, moi je pris le reste, et je bénis le ciel de l’entrainement physique auquel je m’étais astreint en pénitence, car notre première nuit fut à la hauteur de mes rêves et la suite aux trois épisodes journaliers demandait une bonne préparation olympique.

C’est ainsi que l’Église n’a perdu ni un prêtre dont elle commence à manquer, ni une pratiquante assidue aux offices, même matinaux.



***

la Flotte - aout 2017



Les Ribert



Chez les Ribert, c’était une soirée boudeuse, une de plus dans la longue suite de soirées aussi peu palpitantes, car monsieur voulait et madame ne voulait pas. Peu importe le sujet, finalement, le couple ne s’entendait pas et ça ne datait pas de la semaine dernière.

Quand ça ne va pas, c’est simple : ce sont des problèmes d’argent ou des problèmes de lit. Les Ribert ne manquaient pas de biens.

Pour le reste ça n’avait jamais trop bien fonctionné, la faute à qui n’est pas la question, toujours est-il que Roland Ribert faisait vraiment vite et que Josiane demeurait sur sa faim sans vraiment avoir eu de l’appétit. Elle était donc morose la plupart du temps et un tantinet acariâtre, lui s’enfermait dans un mutisme ponctué d’éclats. Et cahin-caha ils avaient atteint les alentours de la cinquantaine sans s’être aventurés dans le bonheur, se contentant de gérer au mieux leur affaire mytilicole. Ils n’avaient même pas eu d’enfants, sans le faire exprès ; non plus le contentement qu’on éprouve à s’efforcer d’en avoir. Bêtement fidèles en plus.

Roland travaillait, Josiane travaillait, les sous peu dépensés débordaient le carnet de la Caisse d’Epargne. C’était toujours ça.

Ce soir Roland aurait bien eu des envies, mais Josiane n’était pas attirée par son corps trop enveloppé ; si le gros Ribert n’était pas aussi gros que feu Léonard le charcutier, il avait droit malgré tout au qualificatif sans qu’il soit nécessaire pourtant de le distinguer d’un autre Ribert qui aurait été mince. Gros ou pas, Roland avait envie et Josiane pas. A moins que je me trompe de jour, ça c’était peut-être hier, ou avant-hier, et que ce soir la discorde portait sur autre sujet, mais fondamentalement on en revenait toujours là, monsieur voulait et madame ne voulait pas. Ou si rarement.

Bon, glissons sur cette soirée qui ne mérite aucune attention particulière, c’était juste histoire de dresser le fond du décor.

Le soleil se leva et Ribert aussi, il enfila ses bottes et sortit faire son métier d’éleveur de moules. Son épouse se leva une heure plus tard ce jour là, juste une question d’horaire de marée, et alla finir de charger le fourgon-magasin dans lequel elle faisait sa tournée commerciale. Les kilos de coquillages partirent dans les cabas et, comme convenu, par un flux inverse, les billets rentrèrent dans le tiroir caisse, pourtant Josiane soupira avec un vague vague-à-l’âme. L’été s’écoulait gentiment, les touristes faisaient leurs emplettes avec constance, et Josiane depuis quelques temps regardait les hommes en short et polos légers. Elle fêtera son cinquantième anniversaire en septembre et se troublait nouvellement à la vue des corps plus ou moins musclés qui défilaient devant son étal.

Comme elle était loin d’être bête, elle s’inquiétait de ce qu’elle sentait bouillonner en elle, ce regain de jeunesse inopportun dont elle ne savait que faire. La matinée passa et, son camion vide, elle prit la route côtière de Saint-André. Une forte envie de faire pipi qu’elle n’avait pas pris le temps de satisfaire depuis un bon moment la força à s’arrêter et à s’éloigner un peu dans les dunes. Elle fit ce qu’elle devait et alors seulement entendit les bruits incongrus auxquels son envie pressante l’avait rendue sourde. Rajustée, elle fit quelques pas pour savoir ce qui se passait et, encore cachée par des buissons, elle vit un couple qui forniquait en plein air. Ils étaient nus, avaient la beauté de la jeunesse et se montraient véritablement actifs. Fascinée, Josiane ne put faire demi-tour et contempla jusqu’à sa conclusion le spectacle qui n’était pas prévu pour elle. Elle resta là les vingt minutes que dura encore le jeu et ne reprit ses esprits que lorsque le jeune homme se retourna sur le dos à côté de sa compagne.

Elle poussa son fourgon jusqu’à Saint André et s’en fut à l’église, se sentant dans l’obligation de se confesser, ou simplement animée par le seul désir de raconter l’histoire à quelqu’un. Sans être bigote, Josiane se rendait souvent à la messe, donnait un peu de son temps aux œuvres de la paroisse, et prenait son tour pour le ménage. Dans cette tâche, elle appréciait surtout faire briller la sacristie, sensible à l’odeur de cire qui imprégnait les boiseries, et aimait la vue des vêtements sacerdotaux sur leur portants. Aujourd’hui, quelques vêtements civils du Père Antoine avaient pris place à leurs côtés, Monsieur le Curé vaquant sans doute dans une chapelle. La journée était chaude, Josiane portait une jupe et un chemisier léger dont le col en V laissait deviner la naissance de la gorge qu’elle avait encore belle.

Le Père Antoine entra dans la salle, en tenue de sport, c’est à dire un caleçon flottant très court pour ne pas gêner les mouvements et un maillot de corps sans manches trempé qui collait à ses abdominaux. Il n’était qu’à peine essoufflé mais dégageait une légère odeur de sueur, car il venait de courir comme cela lui arrivait souvent. Toute au souvenir du couple des dunes, Josiane fut troublée par cette intimité et regardait le corps du coureur avec une attirance qui l’aurait surprise si elle avait eu toute sa tête à ce moment là. Il faut dire que l’homme était encore jeune, il approchait la trentaine, et bien que plutôt maigre, il émanait de lui une impression de force que ses muscles longs confirmaient.

La sacristie est une pièce aux dimensions réduites et ces deux corps se frôlèrent, et aucun des deux ne pouvant résister, la rencontre fut passionnée bien que maladroite et pour la première fois de sa vie Mme Ribert eut un orgasme lors d’un coït, quand au Père Antoine, il trouva que Dieu dans sa grande bonté, l’avait comblé de ses bienfaits.

Quand ils se déprirent, il n’était plus question de se confesser.

- Pardonnez moi - dit le prêtre – je ne sais pas ce qui m’a pris.

Josiane, elle, savait parfaitement quelle mouche l’avait piquée et à sa propre surprise ne regrettait rien.

- Tout curé que vous êtes, c’est moi qui vous ai pris, rien de plus.

Et elle sortit comme une reine de la sacristie, la jupe retombée et le chemisier reboutonné. Pour la coiffure, on dira que c’est le vent.

Quelle journée ! Josiane n’en revenait pas de son audace, non pas tant d’avoir fait l’amour avec un autre homme que son mari, ni d’y avoir pris plaisir, mais de sa répartie au Père Antoine qui s’excusait ridiculement : Monsieur le Curé, c’est moi qui vous ai pris, car j’en avais envie .

Sa mémoire s’avérait approximative et la nouvelle version donnait du « Monsieur le Curé » car cela n’avait plus de sens de l’appeler « Père Antoine », « Antoine » ne se justifiait pas non plus, trop intime ; « Monsieur le Curé » restait la meilleure dénomination. Et Josiane s’avouait enfin à elle même qu’elle avait eu envie d’un homme, peut-être pas cet homme là spécialement, mais il fut là au bon moment et avait un corps désirable.

Il n’y avait pas loin de l’église au hameau de Bouzilly, mais un carrefour inévitable créait des embouteillages. En cette saison, chaque piéton est un encombrant, chaque cycliste un inconscient susceptible de faire n’importe quoi, et chaque automobiliste est potentiellement un individu excédé à deux doigts d’être irascible. Mais Josiane ce jour là était encline à la plus grande mansuétude pour les erreurs des autres et supporta gentiment la file d’attente avant de pouvoir prendre la petite route de son village. Elle rentra le camion-magasin dans la cour pour le nettoyer et le tenir prêt pour le lendemain. Roland allait rentrer. Elle se mit en cuisine, machinalement, prépara le repas qu’ils prirent comme à l’accoutumée, regardèrent les informations à la télévision, finirent les travaux qui ne pouvaient attendre demain et allèrent se coucher.

Roland manifesta quelques envies, mais Josiane tout au souvenir du corps mince et dur de « Monsieur le Curé » n’avait pas trop envie de subir les chairs épaisses et molles de son mari.

Roland ne l’entendait pas de cette oreille, trop longtemps privé d’exutoire pour abdiquer à la première rebuffade.

- Tu veux donc jamais ! C’est pas une femme ça, tu as donc de la glace entre les cuisses !

Tout à son souvenir, Josiane répondit étourdiement :

- Oh non ! Demande à Monsieur le Curé.

- Quoi Monsieur le Curé ?

Brutalement consciente de ses paroles, Josiane se reprit.

- Oui, il dit que le faire quand ce n’est pas pour avoir un enfant, c’est le péché de luxure.

Pauvre Père Antoine, on lui imputait les livres de catéchisme à l’usage des jeunes filles.

- De quoi il se mêle celui-là ! Je vais lui dire ma façon de penser, il va m’entendre et je vais lui foutre mon poing sur la gueule !

Josiane sentit qu’elle risquait de créer une situation dérangeante avec des mensonges qui s’enchaineraient par nécessité. Elle opta pour la concession.

- Bon, fais-le puisque tu ne peux pas t’en empêcher.

On aurait pu espérer que l’épisode de la sacristie aurait décoincé quelque chose et que les Ribert auraient eu ce soir là un accomplissement heureux du devoir conjugal. Même pas.

Roland s’exécuta et Josiane supporta. Ils se tournèrent le dos et s’endormirent.

Quand Josiane se réveilla, Roland était déjà parti, ce qui n’avait rien d’inhabituel. Elle alla préparer son camion.

-Salut la plus belle !

C’était Rouzic qui passait sur son tracteur, et Josiane releva la tête et machinalement vérifia la tenue de sa coiffure.

- Toujours flatteur, jeune Rouzic !

N’empêche qu’elle se demanda si elle dirait non. Mais le tracteur ne s’arrêta pas.

*

- Mon Père, prenez ça !

Et le gros Ribert envoya son poing dans la figure du Père Antoine.

- La prochaine fois que vous voyez ma femme, arrêtez vos manigances !

Il espéra que son poing avait bien fait mal ; l’autre sembla un moment décontenancé, mais vingt ans de moins ça compte et quand il renvoya l’ascenseur, il paya trois pour un, ce qui est bien au-delà des règles du Talion.

Chacun partit de son coté, sans plus s’expliquer, ce qui finalement s’avéra une bonne chose, Roland ignorant que sa femme lui avait raconté des bobards après l’avoir trompé bibliquement, Antoine ne doutant pas que Mme Ribert avait tout raconté à son mari.

*

Josiane ne remit jamais les pieds à l’église, mais pris l’habitude d’aller sur le continent le dimanche dans un guinguette rétro, où les tangos et les valses servaient d’alibi aux slows qui permettaient de se comprendre et bien plus quand affinités. Elle se rattrapa ainsi du temps perdu et eut la cinquantaine active et heureuse.

Roland fut plus long à trouver une solution, mais finalement il renoua avec une ancienne copine de jeunesse qui avait gagné quelques kilos mais perdu un mari par divorce en consentement mutuel. Elle sut calmer sa rapidité, tout simplement en recommençant, et Roland connu enfin la joie de la plénitude par le vide.

On peut supposer que Roland et Josiane se sépareront quand ils auront pris leur retraite et vendu l'entreprise. Je vous le dirai si on vit jusque là.



Aout 2017

La fin et les moyens



Atteint d’un cancer qui trainait en longueur du fait d’un renouvellement ralenti des cellules à quatre-vingt-deux ans passés, il me parut opportun de satisfaire un désir ancien avant qu’il ne soit trop tard.

J’avais toujours eu envie de me montrer méchant et violent, moi qui ai toujours été marqué par une gentillesse me faisant paraitre plus bête que je ne l’ai jamais été. La brutalité de mon voisin de vacances vis-à-vis de sa femme me fournit l’occasion de me laisser aller à ces penchants mauvais tout en ne lésant aucun innocent.

Disons plutôt l’occasion d’envisager de me laisser aller à ces penchants mauvais ... car cet homme était grand, gros et fort tout autant que j'étais vieux et malade.

Mais comme je l’avais entendu battre sa femme sans que je puisse faire mieux que prévenir les gendarmes que ça faisait rigoler, j’éprouvais une honte certaine de laisser perdurer une situation si détestable. Aussi, comme je ne pouvais lutter face à face contre la force brutale, il me parut plus simple d’assassiner cet homme.

J’avais loué une petite maison pour un mois dans un village du fond du bassin d’Arcachon, et j’avais eu le malheur de côtoyer le couple dont le logement mitoyen était si peu isolé du mien qui je profitais du moindre éclat de voix. Il ne m’avait, hélas ! pas fallu longtemps pour subir les désagréments des scènes de ménage et entendre les coups que la femme devait endurer.

Après l’essai infructueux d’appel à la force publique, j’avais dû subir la hargne vindicative à mon endroit, tant du malotru que de sa victime, ce qui me plongeait dans un abime de réflexion sur la nature humaine. Quoi qu’il en soit, mon anniversaire tombant justement un de ces jours prochains, j’avais décidé de me faire plaisir en libérant définitivement cette femme de son tourmenteur.

Les moyens d’assassiner son voisin n’ont jamais manqué, mais je devais tenir compte de ma faiblesse. Mon avantage évident résidait dans mon désintérêt pour la suite, peu m’importait de me faire prendre me sachant de toute manière condamné et ne laissant derrière moi que quelques neveux quasi-sexagénaires ne portant pas le nom de mon père.

J’aurais peut-être fléchi dans ma décision si les scènes n’avaient continué et si je n’avais constaté un matin l’œil boursouflé de ma voisine de vacances.

— Vous n’avez pas l’air en forme, lui dis-je quand je la vis tandis que je prenais mon petit-déjeuner sur la terrasse.

— Le salaud ! un de ces jours je le tuerai.

Il n’était pas besoin de demander pour qui elle envisageait un tel avenir.

Je ne voulus pas qu’elle risquât sa liberté dans un projet aussi désastreux : je m’en chargerai moi-même. Comme de plus il lâchait la bride à Michel Sardou sur sa chaine hi-fi, je ferai d’une pierre deux coups et le bassin d’Arcachon retrouverait le calme qu’on est en droit d’en attendre.

Il n’y avait pas de raison de finasser outre mesure, un bon coup de massue pour éclater la boite crânienne me paraissait un moyen suffisamment violent pour me contenter. Mais craignant que les forces ne déclarent forfait au moment crucial, l’âge faisant sentir ses désagréments et les traitements illusoires m’affaiblissant pour couronner le tout, je cherchai un moyen mécanique propre à me faciliter la tâche. Je ne suis pas un homme compliqué, ni snob, ni chauvin. Ma vieille Opel ferait l’affaire. Les quatre-vingts chevaux du moteur me parurent suffisants pour que le choc du capot contre les os du sieur en question fasse vraiment mal. Comme on le voit, mon programme n’était pas sophistiqué. J’allai écraser le voisin brutal avec ma voiture.

Je me mis à guetter les allées et venues de la « cible » [empruntons au langage militaire ses facilités opérationnelles] et fus vite convaincu qu’il faudrait improviser. Rien ne m’importait que le résultat, aussi la prudence n’était pas de mise.

Un soir que la dispute quotidienne du couple avait tenu éveillé tout le voisinage, que les coups avaient plu et les pleurs aussi, la femme s’était enfuie et l’homme, sans doute attardé par le besoin de boire un coup pour se remettre de ses efforts (ou une envie urgente d’uriner, qui le saura jamais ?) mit quelque temps à se lancer à sa poursuite, lui laissant une avance suffisante pour qu’elle se dérobât à sa vue. Il hésita un instant puis partit à pied à gauche vers le Sud.

C’était le moment attendu. Je pris ma voiture et arrivai sur lui à bonne allure dans une légère déclivité. Il se retourna et se déplaça sur le bas-côté, mais, comme mue par une force aimantée, ma voiture le suivit sur son refuge et le percuta avec une bonne volonté évidente.

Je me réveille à l’hôpital.

Une infirmière ou assimilé officie dans la pièce, réglant un goutte-à-goutte qui se raccorde à mon bras.

— Je vois qu’on se réveille.

— On se réveille, je vois qu’on règle un goutte-à-goutte.

L’animal me regarde d’un air ahuri puis appelle quelqu’un.

— Le 413 est réveillé.

J’en induis que je suis au quatrième étage porte 13. Mais où ?

Un gros type moustachu entre, habillé en gendarme.

— Brigadier Monteil, Gendarmerie de La Teste.

— Bonjour, Monsieur le gendarme.

— Je vois que vous êtes réveillé.

—Vous me paraissez, vous aussi, éveillé.

Je n’ajoute pas un « pour un gendarme » qui serait désobligeant.

— Vous avez eu un accident.

— Grave ?

— Grave.

— J’ai blessé quelqu’un ?

— Plus grave, un piéton est mort.

— Mon Dieu !

Comme je ne suis pas croyant, ça ne mange pas de pain de faire appel à ses services.

Le gendarme m’informe que le sieur Duchêne est décédé à son arrivée à l’hôpital, qu’il avait de multiples fractures, une hémorragie interne et une commotion cérébrale.

La commotion cérébrale m’ennuie un peu, j’ai peur qu’il n’ait pas assez souffert.

Je profère toutes les paroles nécessaires pour faire montre de compassion, de regrets et d’un sentiment correct de culpabilité.

Le gendarme Monteil me demande d’expliquer ce qui m’est arrivé.

— Je ne sais pas, je suis sorti de chez moi pour aller chercher des cigarettes car les voisins qui s’engueulaient m’énervaient. J’ai vu le monsieur que vous appelez Duchêne partir du mauvais côté, sa femme, la pauvre ! étant partie de l’autre, et je suis monté dans ma voiture. J’ai démarré et je ne sais plus après.

— Vous avez eu un malaise ?

— Je ne sais pas. Vous êtes certain que c’est moi qui aie causé l’accident ?

— C’est ce que j’espère découvrir.

— Je suis bête, excusez-moi.

— Vous êtes sous le choc.

Il s’agite encore un peu, prend des notes sur un calepin et s’apprête à partir quand un interne, ou assimilé, entre dans la chambre.

— On est réveillé ?

Je tourne la tête pour voir s’il s’adresse à quelqu’un derrière mon dos, mais apparemment non.

— Je ne sais pas si « On » est réveillé, mais moi oui, comme vous pouvez le constater. Et vous-même.

— Oh ! Oui ! me dit-il en rigolant, c’est pour dormir que je n’arrive pas à trouver le temps.

Je lui pardonne sa grossièreté innocente du fait de la pénibilité de son travail. Il jète un coup d’œil au graphique accroché au pied de mon lit, en grommelant « bien... bon ... », me tâte le bras, m’ausculte le cœur, la rate et les poumons et quelques autres organes qui sont sensés se trouver à l’intérieur de mon corps.

— Bien ... bon... Vous avez dû faire un petit arrêt cardiaque.

— C’est grave ?

— C’est une alerte, il va falloir suivre ça.

— Je suppose qu’on pourra attendre la fin de mon cancer avant de me soigner le cœur.

— On peut voir ça comme ça.

Le toubib parti, le brigadier Monteil note que j’ai dû faire un arrêt cardiaque et subséquemment que j’ai perdu connaissance et le contrôle de mon véhicule, d’où la sortie de route et la rentrée dans l’obstacle nommé Duchêne, lequel, grièvement blessé est décédé à son arrivée à l’hôpital Pellegrin à Bordeaux, où moi-même suis allongé sur un lit. Me souhaitant un prompt rétablissement, il prend congé.

J’en profite pour repartir chez Morphée pour quelques laps.

Des chuchotements me tirent de ses bras. Un couple se tient au pied de mon lit.

— Bonjour Madame, bonjour Monsieur. Que me vaut l’honneur ?...

Elle, une beauté épanouie qui m’aurait fait tilt! il y a encore quinze ans, lui un grand sec un peu nerveux. Je les connais de vue.

— C’est nous qui avons appelé les gendarmes, mon ami habite juste à côté de la maison que vous louez, nous avons vu l’accident car nous étions dehors, mon ami était sorti pour intervenir chez les Duchêne, j’avais peur que ça finisse mal. Je m’appelle Sylvie, Sylvie Robineau et mon ami Jérôme.

— De fait, dit Jérôme, ça a mal fini. Mais le mec, c’était un connard de toutes manières. Faut pas vous en faire pour ça. Vous ça ira ?

— Je pense que oui, mais en tout état de cause, comme j’ai un cancer qui se généralise, c’est une question qui n’a pas d’avenir.

— Désolé.

— Vous n’êtes pas responsable.

Me souhaitant malgré tout de me remettre, ils prennent congé. Trois minutes plus tard la partie femelle du couple se coule dans la chambre et, s’asseyant sur le bord de mon lit, m’offre la vue d’une poitrine hollywoodienne et d’une cuisse à vous rajeunir. D’une voix de conspiratrice :

— Vous l’avez fait exprès, n’est-ce pas ? j’ai bien vu...

Je n’hésite pas longtemps.

— Bien sûr, vous avez bien vu. Il écoutait Michel Sardou trop fort.

Se penchant sur moi, elle pose un baiser sur mon front de momie.

— Merci pour elle et toutes les femmes.

Son parfum un peu fort flotte dans la chambre bien après son départ.

***

À suivre peut-être…




[1] - Il importe peu pour cette histoire de se montrer plus précis à propos de ce professeur d’anglais.

[2] C’est de là que procède mon expertise en systèmes critiques, mais ceci est une autre histoire.