Les Ribert



Chez les Ribert, c’était une soirée boudeuse, une de plus dans la longue suite de soirées aussi peu palpitantes, car monsieur voulait et madame ne voulait pas. Peu importe le sujet, finalement, le couple ne s’entendait pas et ça ne datait pas de la semaine dernière.

Quand ça ne va pas, c’est simple : ce sont des problèmes d’argent ou des problèmes de lit. Les Ribert ne manquaient pas de biens.

Pour le reste ça n’avait jamais trop bien fonctionné, la faute à qui n’est pas la question, toujours est-il que Roland Ribert faisait vraiment vite et que Josiane demeurait sur sa faim sans vraiment avoir eu de l’appétit. Elle était donc morose la plupart du temps et un tantinet acariâtre, lui s’enfermait dans un mutisme ponctué d’éclats. Et cahin-caha ils avaient atteint les alentours de la cinquantaine sans s’être aventurés dans le bonheur, se contentant de gérer au mieux leur affaire mytilicole. Ils n’avaient même pas eu d’enfants, sans le faire exprès ; non plus le contentement qu’on éprouve à s’efforcer d’en avoir. Bêtement fidèles en plus.

Roland travaillait, Josiane travaillait, les sous peu dépensés débordaient le carnet de la Caisse d’Epargne. C’était toujours ça.

Ce soir Roland aurait bien eu des envies, mais Josiane n’était pas attirée par son corps trop enveloppé ; si le gros Ribert n’était pas aussi gros que feu Léonard le charcutier, il avait droit malgré tout au qualificatif sans qu’il soit nécessaire pourtant de le distinguer d’un autre Ribert qui aurait été mince. Gros ou pas, Roland avait envie et Josiane pas. A moins que je me trompe de jour, ça c’était peut-être hier, ou avant-hier, et que ce soir la discorde portait sur autre sujet, mais fondamentalement on en revenait toujours là, monsieur voulait et madame ne voulait pas. Ou si rarement.

Bon, glissons sur cette soirée qui ne mérite aucune attention particulière, c’était juste histoire de dresser le fond du décor.

Le soleil se leva et Ribert aussi, il enfila ses bottes et sortit faire son métier d’éleveur de moules. Son épouse se leva une heure plus tard ce jour là, juste une question d’horaire de marée, et alla finir de charger le fourgon-magasin dans lequel elle faisait sa tournée commerciale. Les kilos de coquillages partirent dans les cabas et, comme convenu, par un flux inverse, les billets rentrèrent dans le tiroir caisse, pourtant Josiane soupira avec un vague vague-à-l’âme. L’été s’écoulait gentiment, les touristes faisaient leurs emplettes avec constance, et Josiane depuis quelques temps regardait les hommes en short et polos légers. Elle fêtera son cinquantième anniversaire en septembre et se troublait nouvellement à la vue des corps plus ou moins musclés qui défilaient devant son étal.

Comme elle était loin d’être bête, elle s’inquiétait de ce qu’elle sentait bouillonner en elle, ce regain de jeunesse inopportun dont elle ne savait que faire. La matinée passa et, son camion vide, elle prit la route côtière de Saint-André. Une forte envie de faire pipi qu’elle n’avait pas pris le temps de satisfaire depuis un bon moment la força à s’arrêter et à s’éloigner un peu dans les dunes. Elle fit ce qu’elle devait et alors seulement entendit les bruits incongrus auxquels son envie pressante l’avait rendue sourde. Rajustée, elle fit quelques pas pour savoir ce qui se passait et, encore cachée par des buissons, elle vit un couple qui forniquait en plein air. Ils étaient nus, avaient la beauté de la jeunesse et se montraient véritablement actifs. Fascinée, Josiane ne put faire demi-tour et contempla jusqu’à sa conclusion le spectacle qui n’était pas prévu pour elle. Elle resta là les vingt minutes que dura encore le jeu et ne reprit ses esprits que lorsque le jeune homme se retourna sur le dos à côté de sa compagne.

Elle poussa son fourgon jusqu’à Saint André et s’en fut à l’église, se sentant dans l’obligation de se confesser, ou simplement animée par le seul désir de raconter l’histoire à quelqu’un. Sans être bigote, Josiane se rendait souvent à la messe, donnait un peu de son temps aux œuvres de la paroisse, et prenait son tour pour le ménage. Dans cette tâche, elle appréciait surtout faire briller la sacristie, sensible à l’odeur de cire qui imprégnait les boiseries, et aimait la vue des vêtements sacerdotaux sur leur portants. Aujourd’hui, quelques vêtements civils du Père Antoine avaient pris place à leurs côtés, Monsieur le Curé vaquant sans doute dans une chapelle. La journée était chaude, Josiane portait une jupe et un chemisier léger dont le col en V laissait deviner la naissance de la gorge qu’elle avait encore belle.

Le Père Antoine entra dans la salle, en tenue de sport, c’est à dire un caleçon flottant très court pour ne pas gêner les mouvements et un maillot de corps sans manches trempé qui collait à ses abdominaux. Il n’était qu’à peine essoufflé mais dégageait une légère odeur de sueur, car il venait de courir comme cela lui arrivait souvent. Toute au souvenir du couple des dunes, Josiane fut troublée par cette intimité et regardait le corps du coureur avec une attirance qui l’aurait surprise si elle avait eu toute sa tête à ce moment là. Il faut dire que l’homme était encore jeune, il approchait la trentaine, et bien que plutôt maigre, il émanait de lui une impression de force que ses muscles longs confirmaient.

La sacristie est une pièce aux dimensions réduites et ces deux corps se frôlèrent, et aucun des deux ne pouvant résister, la rencontre fut passionnée bien que maladroite et pour la première fois de sa vie Mme Ribert eut un orgasme lors d’un coït, quand au Père Antoine, il trouva que Dieu dans sa grande bonté, l’avait comblé de ses bienfaits.

Quand ils se déprirent, il n’était plus question de se confesser.

- Pardonnez moi - dit le prêtre – je ne sais pas ce qui m’a pris.

Josiane, elle, savait parfaitement quelle mouche l’avait piquée et à sa propre surprise ne regrettait rien.

- Tout curé que vous êtes, c’est moi qui vous ai pris, rien de plus.

Et elle sortit comme une reine de la sacristie, la jupe retombée et le chemisier reboutonné. Pour la coiffure, on dira que c’est le vent.

Quelle journée ! Josiane n’en revenait pas de son audace, non pas tant d’avoir fait l’amour avec un autre homme que son mari, ni d’y avoir pris plaisir, mais de sa répartie au Père Antoine qui s’excusait ridiculement : Monsieur le Curé, c’est moi qui vous ai pris, car j’en avais envie .

Sa mémoire s’avérait approximative et la nouvelle version donnait du « Monsieur le Curé » car cela n’avait plus de sens de l’appeler « Père Antoine », « Antoine » ne se justifiait pas non plus, trop intime ; « Monsieur le Curé » restait la meilleure dénomination. Et Josiane s’avouait enfin à elle même qu’elle avait eu envie d’un homme, peut-être pas cet homme là spécialement, mais il fut là au bon moment et avait un corps désirable.

Il n’y avait pas loin de l’église au hameau de Bouzilly, mais un carrefour inévitable créait des embouteillages. En cette saison, chaque piéton est un encombrant, chaque cycliste un inconscient susceptible de faire n’importe quoi, et chaque automobiliste est potentiellement un individu excédé à deux doigts d’être irascible. Mais Josiane ce jour là était encline à la plus grande mansuétude pour les erreurs des autres et supporta gentiment la file d’attente avant de pouvoir prendre la petite route de son village. Elle rentra le camion-magasin dans la cour pour le nettoyer et le tenir prêt pour le lendemain. Roland allait rentrer. Elle se mit en cuisine, machinalement, prépara le repas qu’ils prirent comme à l’accoutumée, regardèrent les informations à la télévision, finirent les travaux qui ne pouvaient attendre demain et allèrent se coucher.

Roland manifesta quelques envies, mais Josiane tout au souvenir du corps mince et dur de « Monsieur le Curé » n’avait pas trop envie de subir les chairs épaisses et molles de son mari.

Roland ne l’entendait pas de cette oreille, trop longtemps privé d’exutoire pour abdiquer à la première rebuffade.

- Tu veux donc jamais ! C’est pas une femme ça, tu as donc de la glace entre les cuisses !

Tout à son souvenir, Josiane répondit étourdiement :

- Oh non ! Demande à Monsieur le Curé.

- Quoi Monsieur le Curé ?

Brutalement consciente de ses paroles, Josiane se reprit.

- Oui, il dit que le faire quand ce n’est pas pour avoir un enfant, c’est le péché de luxure.

Pauvre Père Antoine, on lui imputait les livres de morale à l’usage des jeunes filles d’avant la guerre 14-18.

- De quoi il se mêle celui-là ! Je vais lui dire ma façon de penser, il va m’entendre et je vais lui foutre mon poing sur la gueule !

Josiane sentit qu’elle risquait de créer une situation dérangeante avec des mensonges qui s’enchaineraient par nécessité. Elle opta pour la concession.

- Bon, fais-le puisque tu ne peux pas t’en empêcher.

On aurait pu espérer que l’épisode de la sacristie aurait décoincé quelque chose et que les Ribert auraient eu ce soir là un accomplissement heureux du devoir conjugal. Même pas.

Roland s’exécuta et Josiane supporta. Ils se tournèrent le dos et s’endormirent.

Quand Josiane se réveilla, Roland était déjà parti, ce qui n’avait rien d’inhabituel. Elle alla préparer son camion.

-Salut la plus belle !

C’était Rouzic qui passait sur son tracteur, et Josiane releva la tête et machinalement vérifia la tenue de sa coiffure.

- Toujours flatteur, jeune Rouzic !

N’empêche qu’elle se demanda si elle dirait non. Mais le tracteur ne s’arrêta pas.

*

- Mon Père, prenez ça !

Et le gros Ribert envoya son poing dans la figure du Père Antoine.

- La prochaine fois que vous voyez ma femme, arrêtez vos manigances !

Il espéra que son poing avait bien fait mal ; l’autre sembla un moment décontenancé, mais vingt ans de moins ça compte et quand il renvoya l’ascenseur, il paya trois pour un, ce qui est bien au-delà des règles du Talion.

Chacun partit de son coté, sans plus s’expliquer, ce qui finalement s’avéra une bonne chose, Roland ignorant que sa femme lui avait raconté des bobards après l’avoir trompé bibliquement, Antoine ne doutant pas que Mme Ribert avait tout raconté à son mari.

*

Josiane ne remit jamais les pieds à l’église, mais pris l’habitude d’aller sur le continent le dimanche dans un guinguette rétro, où les tangos et les valses servaient d’alibi aux slows qui permettaient de se comprendre et bien plus quand affinités. Elle se rattrapa ainsi du temps perdu et eut la cinquantaine active et heureuse.

Roland fut plus long à trouver une solution, mais finalement il renoua avec une ancienne copine de jeunesse qui avait gagné quelques kilos mais perdu un mari par divorce en consentement mutuel. Elle sut calmer sa rapidité, tout simplement en recommençant, et Roland connu enfin la joie de la plénitude par le vide.

On peut supposer que Roland et Josiane se sépareront quand ils auront pris leur retraite et vendu l'entreprise. Je vous le dirai si on vit jusque là.



Aout 2017