Le feu sous la cendre





Je m'appelle Lucette ; je n'y suis pour rien, ce sont mes parents qui ont choisi pendant que je n'étais pas encore en age de décider. Mais je me suis habituée à ce prénom, même si on m'appelait Sucette à l'école et que ça me mettait en colère. Depuis, ce sont les hommes qui veulent que je goute leur sucette, qui veulent me faire une sucette et tutti quanti. Enfin qui voulaient. Ce fut ça le problème.

J'avais été mariée à un charcutier, le gros Léonard le roi du lard, mort d'une salmonellose, et remariée avec le beau Pierrot Rouzic.

Bon, je sens qu'il faut que je résume les chapitres précédents, sinon vous allez faire ceux qui n'y comprennent rien.

Je maintiens une réputation dans mon village, je suis paraît-il portée sur la messe, car depuis mon plus jeune age on m'a envoyée à l'église, ma mère étant du genre punaise de sacristie. Et c'est vrai que je m'adonne au rite qui fut traditionnel dans nos régions, je vais à l'église, apparemment je me confesse régulièrement, accomplissant les actes de dévotion qu'il faut faire quand on veut passer pour bonne paroissienne. Mais depuis ma communion solennelle où Monsieur le Curé m'avait fait vraiment toucher du doigt les mystères de l'élévation (ma mère m'avait flanqué une sacrée paire de gifles quand je lui avais raconté et m'avait traitée de menteuse dévergondée), j'avais bien compris que c'était une façade commode que je m'employais à repeindre chaque semaine aux belles couleurs de la grisaille qui m'évitait bien des désagréments.

Mes parents qui tenaient la charcuterie du village, profitant du tourisme qui s'était développé dans l'ile, avaient bien fait prospérer leurs affaires, et le matelas qu'ils m'avaient légué, sans faire de moi une richissime, m'avait laissée bien pourvue au regard de mes concitoyens. Léonard, le commis avait trouvé le moyen de m'épouser, puis de perpétuer la salaison au décès de mes parents, mais, fine mouche, j'avais gardé la main sur la cagnotte et le fond de commerce, et l'œil sur mon mari.

Aux débuts de notre mariage, et pendant quelques belles années, le commis charcutier avait bien fait son office, car si je passe pour folle de la messe, je ne suis pas molle de la fesse – si je puis me permettre de citer cette célèbre contrepèterie– et il m'en avait donné pour mon argent. Même si j'ai la poitrine un peu menue et peu d'appas ostentatoires, moi, je suis du genre matin, midi et soir. Aussi d'avoir le mari qui travaille à la maison, c'est assez pratique pour ce genre de chose. Ce n'était pas toujours très sophistiqué, mais au moins c'était.

Seulement voilà, avec le temps, le Léonard qui avait pris du poids (il était devenu « le gros Léonard » dans le village) en avait perdu un peu le rythme, tant et si bien que j'avais dû chercher un petit complément. Un commis saisonnier avait fait l'affaire un été (oui, nous l'avons fait dans la chambre froide, si vous voulez le savoir!), puis le Pierre Rouzic était entré dans la boutique, puis dans moi et dans ma vie.

Mon langage sans détours vous choquera peut-être, mais nous sommes en petit comité et je n'ai pas ici à faire bonne figure comme sur mon ile.

Le Pierre était un ostréiculteur breton qui s'était installé par chez nous, et comme c'était un bel homme, il avait fait tourner bien des têtes, aussi je n'en étais pas revenue qu'il m'ait préférée à d'autres mieux pourvues en courbes bien réparties, comme la Sylvie Barrel, avec qui j'étais à l'école, et qui s'était mariée avec cet arsouille de Robineau sans qu'on sache pourquoi. Le Pierre, on peut dire qu'il savait y faire, et même si son métier ne permettait pas qu'il soit toujours présent, quand il s'y mettait, j'avais tout de la chatte en chaleur. L'idée m'étais venue de me l'attacher à temps plein et je cherchais un moyen de me séparer du Léonard.

Mais le gros Léonard, lui, s'il ne m'en donnait plus comme avant, il y tenait toujours à mon argent, aussi quand j'avais un soir émis l'idée d'un divorce, il n'avait rien voulu savoir. Admettons à sa décharge que c'était lui le charcutier, et qu'il avait besoin de la boutique.

S'il était devenu un peu distant vis à vis de mes charmes, il tournait depuis quelques temps autour des courbes de la Sylvie, mais c'est vrai qu'elle remplissait bien son soutien-gorge. Cependant, comme elle ne semblait pas prête à lui céder, je ne pouvais pas trop espérer le constat d'adultère.

J'en pinçais tellement pour le beau Rouzic, que j'étais prête à faire n'importe quoi. De fait! Je trouvais la solution radicale quand j'obtins du gros lard qu'il m'explique le pourquoi du comment de ses fariboles avec la Sylvie. Cet idiot espérait arriver à ses fins grâce au chantage, ayant la preuve de visu que la Sylvie avait étouffé le Jean Transenne. Ça paraissait suffisamment crédible pour que j'y crusse aussi, et Sylvie n'avait pas nié quand j'abordai le sujet. Entre vieilles copines d'école, on doit s'entraider et finalement, Sylvie qui avait fait les études qu'il faut, m'avait tout bien expliqué comment faire avec la salmonellose, et j'en avais parfumé le pâté préféré de mon époux qui en était devenu mon « défunt-époux ».

J'avais alors mis la main pour de bon sur le beau Rouzic, excitant la jalousie de plus d'une, et les premiers temps, j'usais et j'abusais du Pierrot : dès le matin je roucoulais, le midi je gloussais et le soir je ronronnais. Las! L'amour n'a qu'un temps, comme dit le poète, et les premiers élans passés, comme il était très coureur, j'avais commencé à attendre un peu trop souvent mon tour.

Coté porte-monnaie, si je payais les petits cadeaux, je ne coupais pas dans ses envies de grandeur et d'extension de ses parc à huitres, et partant, la main aux fesses ça n'avait pas duré très longtemps quand il s'était rendu compte que malgré le mariage, il n'avait droit qu'au sourire de la charcutière (au sens large, certes). Quelque mois auront suffit pour que je n'aie plus grand-chose à confesser chaque semaine, ce qui changeait peu de ce côté là, n'ayant jamais succombé à la tentation de faire rougir le pauvre prêtre dans sa guérite.

Je n'avais plus droit à mes trois repassages par jour, il me fallait mendier les caresses et je me comportais comme la dernière des idiotes, gémissant de plaisir quand il voulait bien m'accorder ses faveurs, essayant de le piéger avant qu'il se lève ou quand il se couchait, en me roulant sur lui, en me frottant et l'agaçant de tous les baisers les plus impudiques. Mais plus j'en faisais et moins il m'en donnait, pratiquant le chantage de Lysistrata à mon encontre. Pourtant je ne cédais pas à ses demandes de financement de nouvelles claires, de nouveaux parcs, ni à des prêts à fonds perdus et autres fantaisies.

Vint l'été et le grand remue-ménage dans l'ile. Soudain le Pierre ne me tarabustait plus pour qu'on « investisse », mais il ne m'investissait pas plus pour cela. J'étais atteinte du syndrome de la femme délaissée, et je n'aimais pas ça. Comme je ne suis pas du genre à subir sans réagir, je décidais de savoir de quoi il retournait.

*

Trouvez la femme et suivez l'argent !

J'avais lu ça dans un roman policier, le conseil valait pour moi aussi. Je me mis en chasse et découvris le pot aux roses. Une espèce de grande gamine qui n'était pas du coin, composait le nouvel ordinaire de mon mari, et mon absence de testament leur ouvrait d'intéressantes perspectives. Du moins c'est ainsi que je vous résume rapidement les conclusions que je tirais de mon enquête et décidais de contrecarrer leurs sombres desseins. Bon d'accord, ça fait un peu cliché, mais je ne tiens pas à vous en priver. Car sombres desseins, il y en avait forcément.

Maintenant que j'avais la puce à l'oreille, l'avantage changeait de camp, mais je ne savais toujours pas ce qu'ils avaient en tête.

Un matin, le Pierre eut un retour de flamme inattendu à mon endroit – mon envers aussi, mais je ne vais pas tout vous décrire – puis les matines bien sonnées, avant que de partir pour la marée, le Pierrot me dis la goule enfarinée :

- Dis moi Lucette, ma petite Sucette adorée …

Je commençais à me méfier.

ma petite Sucette adorée, Sylvie Robineau, elle vend son exploitation.

- Oui, et alors ?

- Je crois que ce serait une bonne affaire, comme qui dirait comme un pacte entre nous et elle, rapport à la salmonellose.

- Hein ?

-Tu sais bien…

Moi je savais, sûr et certain, mais lui, comment-savait-il ?

- Quoi la salmonellose ?

- Ben, tu sais ton mari…

- Léonard est mort de la salmonellose, et alors, c'est pas un secret.

- Oui, mais comment l'a-t-il attrapé, hein ?

- Tout le monde sait cela, dans une conserve de pâté.

- Ça te paraît pas bizarre, qu'il n'y ait eu qu'une seule boite contaminée ?

- Les gendarmes ont trouvé ça normal, ils ont fait des analyses, et en fait, Léonard il n'avait fait qu'une boite de ce pâté.

Je commençais à m'inquiéter, et je ne voyais pas bien ce qu'il avait derrière la tête.

- Toi qui est copine avec elle, tu devrais lui en parler, parce que moi je crois qu'il y a du louche dans ces trois morts, le Joël Robineau, le Jean Transenne, et finalement le gros Léonard, tous tournaient autour d'elle, pas vrai, comme des mouches autour d'un étron. Si c'est elle qui les a refroidis, on pourrait peut-être obtenir les parcs pour pas cher, avec quelques allusions bien placées.

- Non mais ça va pas la tête ! D'abord pour Léonard, elle était même pas là ; le Jean Transenne, tout le monde savait que c'était un vieux cochon et il est mort en vieux cochon; et le Joël Robineau, il était tellement porté sur la bouteille que tout le monde pensait que ça finirait mal, toi-même l'avait dit.

- Quand même, tu devrais essayer.

- Fiche moi la paix avec ça, je dirai rien du tout et ses claires elle peut les vendre à qui elle veut, c'est pas mon problème.

Il partit d'un air boudeur, ne revint pas à midi, et le soir, pas moyen de lui tirer le ver du pyjama. Et c'était reparti pour la disette. J'avoue que ça me manquait beaucoup et que je me demandais si ça valait la peine de m'entêter, je pouvais bien lui acheter l'exploitation de Sylvie, même à son juste prix, si ça me permettait de vieillir satisfaite.

Quoique je sache bien, finalement que ça serait toujours pareil, après ces claires-ci, ce serait ces parcs là, et le chantage aux caresses, ça n'en finirait jamais. Si je puis faire bonne figure à l'église comme au lit, c'est que chez moi, il y a toujours une distance entre le cerveau et le vagin, et mes pulsions amoureuses ne faisaient pas de moi une lobotomisée par ses hormones.

De plus, cette allusion à la salmonellose, ce n'était pas une petite chose à prendre à la légère. Que savait-il exactement ?

Après une grosse semaine à me mettre la ceinture de chasteté, il me prit au dépourvu, enfin il ne me prit pas, justement, mais me dit :

- Je crois qu'on devrait divorcer.

Je m'attendais à tout, mais pas à ça. Et mes sous alors ? Notre contrat de mariage en séparation de biens était formel, rien de ce qui était à moi ne lui appartiendrait en cas de séparation. Seule ma mort pouvait lui rapporter. Du poison, j'aurais compris, mais le divorce !

Je suis allée à confesse, histoire de me donner une contenance.

- Je crois que mon mari me trompe, Monsieur le Curé.

Celui là, c'était un de ces curés nouveaux, qui ont sans doute la foi en Dieu et pas toujours en l'Église ; faut dire que leur vie, ce n'est plus une sinécure, et ils se vouent à la solitude pleins de toute la force du sens du sacerdoce, avec des revenus de misère à peine tolérables pour un Saint François d'Assise.

Mais face à mon genre de situation, ils ne sont pas trop bien placés pour conseiller,et de fait, ils ne savent pas proférer grand-chose. Évidemment il s'essaya à me dire à mots couverts qu'un homme, ça a des besoins, et qu'une femme, ça doit savoir de temps en temps répondre aux appétits de son mari, sinon il est contraint d’aller voir ailleurs. Je ne lui demandais pas comment il satisfaisait ses besoins, lui, mais troublée par cette histoire de divorce, pour montrer que ce n’était pas ça, je me laissais aller à lui confier mon appétence à moi pour les triolets journaliers. Confidence que je regrettai aussitôt à défaut de me repentir de son objet, mais le mal était fait.

- Je crois qu'il me trompe avec une jeune fille, une grande gamine un peu rouquine qui habite la grosse maison en allant vers la plage du Port-Madame.

- Mlle Bouëye ? Oh, les Bouëye sont des gens très bien, des bordelais si je me souviens bien.

Je ne voyais pas trop pourquoi des bordelais de bonne famille ne pourraient pas me cocufier, mais l'information glanée me permit de savoir, après petite recherche, qu'en fait d'argent, la petite Bouëye en avait beaucoup plus que moi, et que le beau Pierrot Rouzic, il ne perdrait pas au change en allant poser son rond de serviette à sa table. En tout cas, elle, ce n'était pas après mes économies qu'elle en avait. Je m'étais monté le bourrichon avec un scénario qui ne tenait pas la route.

Je savais bien à quoi m'en tenir quant au Pierre, mais si j'avais eu besoin d'une confirmation, la voilà bien ! Comme un chien-truffier va fouir au pied du chêne, le cochon-pognonier va mettre son nez là où l’oseille sent le plus fort.

Mais au lieu de trouver le veau d'or, quelquefois il n'y a que le fumet et le film s'est un peu emmêlé pour mon Rouzic, car la fille repartit bientôt vers son Bordeaux et le Pierrot demeura Gros-Jean comme devant, le rêve de grosse galette n'ayant duré que le temps de vacances. Je n'ai plus entendu parler de divorce, mais de mon côté, quelque chose avait disjoncté, et le manque d'attentions tendres ne me faisait plus le même effet dévastateur, d'autant qu'un nouveau commis saisonnier compensa son inexpérience par l'inépuisable vigueur de la jeunesse.

Sylvie Robineau est passée à la charcuterie, elle est venue régler des affaires, elle travaille maintenant à Mérignac, ville-banlieue de Bordeaux, dans une entreprise qui a rapport avec le poisson et les mollusques, à ce que j'ai compris.

- Viens voir derrière, il faut que je te cause.

Elle passa dans l'arrière boutique.

- Dis-moi, tu as parlé à quelqu'un de la salmonellose ?

- Non, pourquoi ?

Je lui narrai mes histoires avec le Rouzic, je la vis se retenir de sourire quand je lui racontai qu'il me trompait. Je glissai pudiquement sur mes envies et les privations que me faisait subir le Pierrot. Mais quand je lui fis part des allusions de celui-ci quant aux trois morts du « village tragique » comme avait écrit un journaliste, elle ne prit pas ça à la légère.

- Ça va mal finir tes affaires, tu devrais faire attention. Redis-moi ce que le Rouzic t'as dit ?

Je le lui répétai.

- Faut que je te dise …

- Oui ?

- Ben, ton Pierrot et moi, on s'était un peu mélangés quelques temps avant que tu te marries avec lui, et j'avais pas voulu lui céder mes parcs à huitres, mais il se pourrait que des fois, après les petits bonheurs, j'ai pas été aussi discrète qu'il aurait fallu.

C'est maintenant que j'apprends que j'étais cocue avant d'être mariée !

- En fait, Lucette, quand tu es venue me demander pour Léonard, tu m'as appris que j'étais cocue, et que le Rouzic, il tenait plus à mes parcs qu'à mes fesses.

Bon, cocues, on était deux, finalement.

- Tu veux dire qu'il pourrait bien savoir ?

- Pas vraiment, mais il a peut-être deviné ce qui lui manquait. Je sens que ça va mal finir tes histoires.

- Faudrait peut-être qu'on fasse quelque chose ?

- Pas moi, j’en ai terminé avec les histoires d’ici. Et si je comprends bien, ton mari il ne sait pas encore que c’est toi qui a assaisonné le pâté. S’il faut faire quelque chose, c’est à toi, Sucette, de donner les cartes.

Bon ! On ne peut même plus compter sur les copines d’école. Alors c’est moi qui m’y collerai.

Ce qui est difficile, ce n’est pas finalement de trouver un moyen simple de se simplifier la vie, si je puis m’exprimer ainsi en l’occurrence, mais de trouver un moyen qui ne vous disqualifie pas pour le reste de la partie. Opportunément, avant même que je trouve l’opération adéquate pour résoudre la situation délicate, les voies de la providence y pourvurent pour moi, ce qui m’ôta un gros poids de la poitrine (que j’ai menue, d’accord!).

Quand on a enterré Pierre Rouzic, la moitié du village était là, surtout des femmes d'ailleurs, et on m'a beaucoup plainte pour ce nouveau coup du sort.

- C'était un bon compagnon, il va beaucoup nous manquer.

- Merci.

- Toutes mes condoléances, un malheur ne vient jamais seul.

- Merci.

- Pauvre Mme Rouzic, c'est une grande perte pour nous toutes.

- Merci [sale bête!]

Le curé avait pu se libérer pour assurer l'office religieux, pensez ! le mari d'une si bonne pratiquante . Il fit une beau discours. C'était très émouvant.

Après il a tenu à m'apporter le réconfort de la foi.

Le curé nouveau genre, finalement c'est comme l'ancien et ça reste un homme. Et quel homme!

Depuis, je passe de plus en plus pour une bigote, car je vais à l'église matin, midi et soir.



***